Difficile de passer à côté de la sortie d’un film de Christopher Nolan. Encore plus de celui-ci. Difficile même de ne pas aller le voir, pour ne pas dire « de ne pas avoir envie de le voir » tant l’opération markéting est démesurée depuis belle lurette. Le casting est d’ailleurs un gigantesque Kamoulox opportuniste. Et le bouche à oreille critique et public est catégorique : c’est un peu comme porter une Rolex, t’as raté ta vie si t’as pas vu L’odyssée. C’est donc un gros rouleau compresseur capitaliste. On ressent l’injonction à y aller. On te conseille même de le voir dans une salle particulière donc de payer plus (pour gagner plus ?) que devant n’importe quel autre film, parce que c’est du grand spectacle.
Mais j’imagine que ce n’est pas nouveau. Qu’on y retrouve la démesure des péplums de l’époque que Nolan réactive crânement tout en faisant un film moins homérien que nolanien. Pour moi c’est sa grande force. Autant la figure hégémonique trimballée par le film me fatiguait d’emblée, autant le résultat m’a embarqué, séduit, surpris, justement parce qu’il est pour moi une Odyssée proche d’Interstellar. Et s’il reprend chaque étape de celle d’Ulysse, il me surprend par ses choix à chaque fois. Avis certes augmenté parce que je venais de voir le dernier Spiderman (sympathique, familial mais calibré, attendu, prévisible au possible dans un circuit sclérosé à crever) mais l’objet m’a semblé singulier dans son ensemble, simple, clair, limpide, jamais trop démonstratif, encore moins décoratif.
Il me semble en effet que Nolan s’est assagi dans sa forme, ses boucles rythmiques, son chaos narratif. Sur la musique moins, on ne va pas le changer, tant la partition de Ludwig Goransson (qui avait déjà supplanté Zimmer sur Tenet et Oppenheimer) est présente et tentaculaire. Elle m’a semblé géniale, idéale, adéquate notamment dans ses percussions et ses crescendos. Idéale pour incarner ce matériau, dirais-je.
De mon côté, je n’avais pas révisé. J’ai croisé L’Odyssée en classe probablement via des analyses partielles, je ne sais plus. J’attendais le Cheval de Troie, le Cyclope, le chant des sirènes ou le massacre des prétendants, comme tout le monde. J’avais oublié Circé, Charybde, Scylla et les Lestrygons. Il me semble que Nolan réussit chaque étape de ce voyage, qu’il se le réapproprie à merveille, en proposant chaque fois une forme différente, notamment une version grandiose et organique du Cheval de Troie : j’ai d’emblée adoré son visuel, son architecture et la description de son intérieur, ces guerriers qui se noient dans leur propre merde. J’ai aimé nombreux designs du film, en fait : le casque noir d’Agamemnon, la tristesse de Polyphème, la simplicité terrifiante de Charybde, les transformations de Circée.
Évidemment, on est chez Nolan donc ce voyage n’est pas linéaire. Mais curieusement très linéaire pour du Nolan. On navigue à la fois entre le retour d’Ulysse, ses souvenirs de Troie et l’attente de Pénélope et Télémaque à Ithaque. Structure en flashbacks qui donne même l’impression que ses images sont des souvenirs contés, comme on raconte une histoire, comme on la transmet à sa façon, suivant le point de vue (on en revient au beau Dunkerque) ce qui en fait là un objet assez humble, joliment méta sous ses atours mégalos. Tout en gardant sa personnalité, sa dislocation temporelle : dix ans sur la plage de Troie, sept sur l’île d’Ogygie, combien de temps en mer ? On retrouve cette fascination pour l’altération du temps, clairement.
Mieux, il permet de développer le véritable enjeu du film, le véritable sujet pour Nolan : la culpabilité d’un guerrier dont la ruse légendaire aura fait de lui moins un grand héros qu’un terrible destructeur. Grande idée : La représentation d’Athéna (jouée par une Zendaya qui n’a évidemment rien à jouer) comme la projection continue d’une troyenne égorgée associé à la broche à son effigie confiée par Pénélope avant le départ d’Ulysse. C’est très beau. On ne verra in fine pas plus Athéna que les autres dieux. Poseidon est une tempête. Zeus, une loi. Nolan évince cette représentation-là. Il fait d’autres choix forts, comme les sirènes qu’on ne voit pas – qu’on n’entend pas non plus – plutôt qu’on discerne à peine sur un lointain rocher embrumé. Calypso n’offrira même pas l’immortalité à Ulysse mais utilisera le lotus pour lui faire perdre la mémoire.
On en revient à l’essence du projet : Ulysse doit affronter ses souvenirs de Troie avant de pouvoir revenir dans son foyer et de repartir enterrer ses marins défunts. Ulysse est un simple humain qui s’est perdu après la monstruosité de sa victoire. Nolan ne prend pas Matt Damon pour rien – qui jouait déjà d’une ruse (manquée) sur la planète glaciaire d’Interstellar. Il n’y a pas plus lambda que Matt Damon, en tant qu’acteur super connu, bien entendu, mais on attend pas de Nolan qu’il engage des inconnus, c’est ni Bresson ni Piavoli – pour citer un cinéaste ayant fait son Odyssée à lui, avec le superbe Nostos Il ritorno.
Quoiqu’il en soit, quel plaisir de retrouver cette grandeur hollywoodienne à l’ancienne, ces décors fabuleux, ces superbes créatures, cet étonnant virage horrifique (les porcs), ces bateaux, ces plages. Tout n’est pas parfait : Les scènes avec Calypso (Charlize Theron) font un peu prolongement d’une pub de parfum ; le massacre final manque un peu de finesse, de dissonance et surtout d’éclairage : on sent vraiment trop l’empreinte Game of thrones là-dessus ; le film aurait pu enlever un peu de paroles et étirer davantage ses plans, ajouter du mystère.
Qu’importe, je n’ai pas vu le temps passer. Après, tout le délire de fabrication et consommation autour (caméra IMAX, ultra immersion…) j’avoue je m’en tamponne. C’est un film épique, beau, tourné en décors réels et donc jamais gâché par l’attirail numérique dégueulasse qui pollue la quasi-intégralité des films hollywoodiens aujourd’hui. Et je le reverrai volontiers sur mon canapé l’an prochain. Excellente surprise.