A première vue, La Bête aveugle est une énième réflexion sur la création artistique. Kidnappée par un sculpteur atteint de cécité, la jeune mannequin Aki se retrouve enfermée dans son atelier, en fait une pièce immense dont les murs sont recouverts de parties anatomiques factices...
Vérification faite, le film ne parle pas de ladite création : il la montre, il la dissèque par le gouffre séparant la matière vivante du créateur et l'inanité de ses créatures. Entre les deux, la silhouette d'une jeune-femme captive, vectrice de fantasmes dont elle reste étrangère. Ayant basé sa vie professionnelle sur son apparence, la top model est de ces femmes qui ont sculpté leur propre corps, de celles qu'on ne touche qu'avec les yeux. Une frustration à laquelle son ravisseur ne peut goûter tant elle fait partie de son quotidien. Pourtant, il s'acharne à conjurer le sort. Ainsi, des forces destructrices qui animent son sous-texte, La Bête aveugle s'acharne à extraire autant d'images marquantes.
Récit à huis clos porté par une narration à double tranchant (l'obscurité perpétuelle du sculpteur formant une prison à elle seule), La Bête aveugle exerce un pouvoir de fascination continu. Proche de ses comédiens, de leur gestuelle, le film s'épanouit dans un gigantisme terrifiant. L'histoire de la captivité n'est qu'un leurre et la création artistique, une prétexte : c'est de désir dont parle La Bête aveugle. Celui qui, à force d'incertitude, se transforme en poison. L'art, ici, incarne la notion de sublimation, de la libération par le travail de pensées inavouables. Au lieu d'en faire un discours édifiant, Masumura préfère embrasser la puissance esthétique, à la fois âpre et charnelle, de son récit fou.
Version masochiste du mythe de Pygmalion & Galatée, La Bête aveugle surpasse le roman original d'Edogawa Ranpo dans ses penchants obsessionnels. Chef-d'oeuvre radical et intime dont la brièveté renforce la puissance, c'est aussi une expérience dont on sort sonné, envoûté.