- Vous avez vu ce dont une de ces créatures est capable. Alors, imaginez des milliers…
- Je l'ai imaginé.
- Et si ce vaisseau ne venait pas visiter la Terre mais la conquérir, faire germer une armée monstrueuse et se nourrir de l'humanité ?
- Les comètes aussi menacent la Terre…
- Cela reste théorique. Là, l'ennemi est réel.
- Il n'y a pas d'ennemis, juste des phénomènes à étudier. Ceci en est un.
La matrice de tout un pan de la science-fiction horrifique : Alien, The Thing, L’Invasion des profa…
En tant qu’admirateur passionné de John Carpenter, et plus particulièrement de son chef-d’œuvre The Thing sorti en 1982, que je considère sans hésiter comme le plus grand film de tous les temps, je nourrissais une immense curiosité à l’idée de découvrir le film original dont il s’est inspiré. Mon objectif était de comprendre dans quelle mesure Carpenter avait puisé dans cette première version, ce qu’il en avait directement repris, ce qu’il avait transformé, et surtout ce qu’il avait inventé. Et force est de constater qu’à plus de trente ans d’écart, une grande partie des fondations étaient déjà présentes. Mieux encore, en plus de The Thing 1982, ce film pionnier a ouvert la voie à de nombreuses œuvres majeures de la science-fiction horrifique. Sorti en 1951, La Chose d’un autre monde est l’adaptation très libre de la nouvelle Who Goes There? (La Chose) de John W. Campbell, écrite en 1938, et elle aussi d'une importance capitale pour le monde de la science-fiction. Si la réalisation est officiellement attribuée à Christian Nyby, le fidèle monteur de Hawks, il ne fait aucun doute que l’empreinte de ce dernier domine entièrement l’œuvre. La Chose est avant tout un film de Howard Hawks. On y retrouve son style limpide, son sens du classicisme narratif et sa manière unique d’insuffler de la vitalité aux dialogues, transposés ici dans un registre qui lui était alors inédit, celui de la science-fiction horrifique.
Le scénario, coécrit par Charles Lederer, Howard Hawks et Ben Hecht, installe un huis clos sous tension où la peur se loge moins dans la créature visible que dans l’invisible. La question de l’identité face à une force supérieure, la défiance entre les individus, le danger de la curiosité scientifique lorsqu’elle entre en conflit avec l’instinct de survie. En filigrane, le film reflète les préoccupations de son époque avec l’ombre grandissante de la guerre froide, une critique à peine voilée de l’armée et de sa rigidité, la dénonciation de l’orgueil humain face à l’inconnu, ainsi que la fascination inquiète pour le progrès scientifique. Autant de thématiques sous des apparences de simple série B qui confèrent au film une densité insoupçonnée et lui permettent d’imposer des bases solides à tout un pan du cinéma de genre. Car c’est bien là l’un des grands apports de La Chose d’un autre monde, puisque en fusionnant tension dramatique, questionnement philosophique et atmosphère de peur latente, il a dessiné une grammaire narrative et visuelle dont s’imprégneront de nombreux cinéastes par la suite (et non pas que John Carpenter). Je pense à Ridley Scott, dont Alien porte l’héritage de Hawks, avec son huis clos spatial, son monstre tapi dans l’ombre, sa réflexion sur la fragilité humaine, et même l'utilisation du détecteur de mouvement pour traquer le monstre. Cette influence considérable explique pourquoi le film a acquis, au fil du temps, un statut de classique incontournable. Inscrit depuis 2001 au National Film Registry afin d’être préservé à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis « pour tous les temps en raison de son importance culturelle, historique ou esthétique », La Chose d’un autre monde demeure aujourd’hui une œuvre fondatrice. Non seulement il a préparé le terrain à Carpenter et à bien d’autres, mais il a également montré qu’un film de science-fiction horrifique de Série B pouvait se dresser comme un socle absolu du genre.
Malgré ces fondations incontestables qui en font une véritable pierre angulaire du genre, La Chose d’un autre monde demeure encore éloignée des sommets atteints par Carpenter. Ce dernier a su, avec une maîtrise inégalée, extraire l’essentiel du matériau original, l’amplifier et le transformer en un cauchemar bien plus fascinant, effrayant et tangible. Là où Hawks esquisse des pistes, Carpenter taille dans le vif, polissant ce qui n’était encore qu’un dimant brut pour en révéler tout l’éclat, symbolisé par la terreur viscérale. Le film de 1951 possède bien sûr son lot de suspense avec une tension palpable, et une atmosphère suffocante. Mais cette intensité reste encore embryonnaire. Ce sont les films postérieurs, nourris de cette matrice, qui viendront l’épanouir et en exploiter toutes les potentialités. L’intrigue repose principalement sur cinq personnages avec Hendry, Nikki, Carrington, Scotty et bien sûr la mystérieuse Chose. Kenneth Tobey, dans le rôle du capitaine Patrick Hendry, chef de l’équipe militaire, offre une performance convaincante. Son personnage se présente comme un soldat intègre, solide, et rationnel, face à la créature. Il se dresse en véritable meneur pour préserver le monde d’une menace qui le dépasse. Margaret Sheridan, interprétant Nikki Nicholson, la secrétaire du docteur Carrington, n’apporte que peu de consistance à l’histoire. Son rôle se limite à insuffler une touche de douceur, dans un univers masculin.
John Carpenter : L'aspect fondamental de La Chose d'un autre monde, c'est qu'il fait peur. Il y a de beaux moments de frayeur. Certains films inventent… des conventions qui sont réutilisées dans d'autres films. Dans La Chose, il y en a une qui a été reprise jusqu'à Alien, c'est le compteur Geiger : la mechine qui indique où se trouve le monstre. Ca sonne, Dewey dit : "Niveau maximum", la Chose entre, puis vient la scène où il est en flammes. Tout le monde a utilisé ça, surtout dans les années 50, et même jusqu'à Alien. La machine à détecter les monstres, c'est quelque chose.
Le docteur Arthur Carrington, campé par Robert O. Cornthwaite, constitue sans doute le protagoniste le plus intéressant. Obsédé par la science et animé par une curiosité dévorante, il perçoit l’arrivée de la Chose moins comme une catastrophe que comme une opportunité inestimable. Sa vision idéologique, parfois aveugle, incarne ce conflit éternel entre la soif de savoir et l’instinct de conservation. Douglas Spencer, quant à lui, prête ses traits au journaliste Ned Scott, alias "Scotty". En tant qu'observateur extérieur, il joue le rôle de témoin privilégié donnant une voix à la presse et au public, tout en offrant un contrepoint au regard militaire et scientifique. En revanche, la Chose risque fort de déconcerter les spectateurs non avertis. On est loin de l’entité protéiforme, organique et terrifiante imaginée par Carpenter. Son apparence tient davantage d’un hybride maladroit, évoquant davantage un Frankenstein végétal qu’une horreur sanguinolente faite de chair et de viscères. Le costume est assez grossier et peu effrayant, au point de trahir ses limites budgétaires. Toutefois, replacé dans le contexte de 1951, il devait sans nul doute paraître audacieux, voir avant-gardiste, même si son esthétique a très mal traversé les décennies. Parmi les faiblesses notables, je regrette la profusion de personnages secondaires qui dilue la tension dramatique. Le nombre réduit de victimes amoindrit la peur de l’anéantissement. Trop de protagonistes survivent, ce qui rend le danger moins concret et atténue l’impact de la conclusion. De plus, les échanges humoristiques entre les membres de l’équipe qui essayent de se rassurer les uns des autres, affaiblissent l'atmosphère, et ont tendance à désamorcer l’angoisse là où Carpenter aurait resserré l’étau jusqu’à l’asphyxie.
Néanmoins, le film reste d’une inventivité remarquable, notamment dans son idée d’une contamination extraterrestre mêlant sang et végétation, générant la menace d’une invasion potentiellement incontrôlable. Cette approche annonce directement d’autres œuvres majeures, en particulier L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel (1956), adapté du roman de Jack Finney paru en 1955 (soit 4 ans après La Chose d'un autre monde), puis son remake par Philip Kaufman en 1978. En ce sens, on sent clairement que La Chose d’un autre monde constitue l’un des points de départ du concept narratif de Jack Finney, qui marquera durablement la science-fiction et l’horreur à travers l’infiltration d’une altérité inquiétante au sein même de l’humanité. Malgré une production modeste et des moyens techniques limités, La Chose d’un autre monde parvient à démontrer de réelles qualités de mise en scène. Hawks et son équipe adoptent une approche ingénieuse plutôt que de tout montrer frontalement. En effet, ils suggèrent l’horreur en jouant sur ce que la caméra choisit de cacher, laissant ainsi à l’imagination du spectateur le soin de combler les vides. George K. Hollister, au cadrage, use de plans astucieux qui amplifient la peur par l’absence, tandis que le montage précis de Roland Gross entretient une tension continue.
Le décor de plateau confiné se révèle étonnamment crédible. Grâce au travail conjugué de Darrell Silvera et William Stevens, la base arctique prend des allures de piège glacial, et offre un huis clos enneigé dont on ne peut s’évader, renforçant l’impression d’étouffement et d’isolement. D'ailleurs le local était réfrigéré, pour faire apparaître la fumée des bouches des personnages, et que le public se rende compte à quel point il y fait froid. La direction artistique d’Albert S. D’Agostino et John Hughes, est typique des productions RKO de l’époque avec ses accents de série B, qui réserve néanmoins quelques instants d’intensité visuelle, comme lors de l’assaut par les flammes contre la créature, qui reste la séquence la plus marquante, ou encore le piège final, simple mais redoutablement efficace. La photographie de Russell Harlan et Archie Stout, bien que souvent minimaliste, s’autorise néanmoins quelques éclats mémorables. La découverte du vaisseau extraterrestre enfoui sous la glace demeure un moment fort, tout comme l’exhumation du bloc de glace contenant la créature. Un instant glaçant, au sens propre comme au sens figuré. La musique de Dimitri Tiomkin oscille entre deux registres. D’un côté, une partition plus conventionnelle, typique des années 50, trop légère et inadaptée à l’horreur du récit. De l’autre, des accents plus sombres et graves, qui collent davantage à l’atmosphère oppressante du film et soutiennent efficacement le spectacle. On y perçoit encore une hésitation, mais aussi une volonté d’explorer un langage sonore nouveau pour le genre. Enfin, il faut souligner l’importance de la séquence d’ouverture avec le titre du film apparaissant en lettres déchirées par la lumière. Une proposition de titre d’une efficacité frissonnante saisissante, qui a marqué durablement l’imaginaire du cinéma de science-fiction. Dans son The Thing de 1982, John Carpenter reprendra cette introduction, quasiment plan pour plan, en hommage direct et respectueux à son illustre prédécesseur.
CONCLUSION :
La Chose d’un autre monde, réalisé par Christian Nyby et Howard Wawks, est une œuvre fondatrice, imparfaite mais visionnaire, dont l’influence irrigue encore tout un pan du cinéma de science-fiction horrifique. Si le film accuse aujourd’hui le poids des ans par certains aspects avec son monstre un peu daté, et sa conception narrative parfois inégale, il n’en reste pas moins un jalon incontournable, dont l’audace et l’inventivité ont ouvert la voie à des réalisateurs comme Ridley Scott, Don Siegel ou John Carpenter. Une Série B RKO, qui sous ses airs très classiques, s’impose comme un concept de départ ultra important, dont la postérité n’a cessé de démontrer la puissance évocatrice. Mais encore faut-il être au courant de son existence.
La première incarnation du cauchemar.
- Elle est enfermée, on ne risque rien.
- Comment pouvez-vous en être sûr ?
- Imaginez des milliers de créatures semblables… Il faut les détruire, elle est sa progéniture.
- On peut brûler celles-ci. Mais celle de la serre ?
- Vous avez peur !
- Oui, j'ai peur.
- Les détruire, ce serait trahir la science !
- Peut-être, mais on pourrait dormir en paix.