Après mon premier visionnage de La clepsydre, ce que j'aurais pu en dire c'est que j'avais aimé, sans avoir compris grand chose. Au bout d'un deuxième visionnage, on va essayer de faire mieux que ça.
La clepsydre, c'est un peu comme un roman d'Antonio Lobo Antunes : on filme comme on pense, et tant pis si cela perd le spectateur, des fois celui-ci s'accroche à une bribe de sens, croit avoir trouvé un fil conducteur, ça y est il a la clé du film, et puis non, il se perd à nouveau. Et pourtant on en redemande, parfois le talent ne s'explique pas.
Tentons d'expliquer un peu, quand même.
La clepsydre est une sorte de cauchemar éveillé, une plongée dans les souvenirs du personnage principal. Souvenir, voilà le mot clé qui ouvre la plupart des portes.
Ce qui frappe de prime abord, c'est la beauté des compositions. Wokciech Has a une science du décor certaine. Ainsi de cette arrivée, qu'on jurerait sortir d'une version oubliée de Dracula. Un jeune homme déjà un peu évanescent, arrive dans une maison gothique délabrée, pierres tombales au premier plan, il ouvre une grande double porte pour se retrouver face à une rangée de cercueils avant de se glisser par une fenêtre dans la maison, où il se retrouve face à un ancien repas, vaisselle prise dans la poussière et les toiles d'araignées.
Mais déjà le film divague : regardant par la fenêtre, il se voit arriver lui-même, et ouvrir à nouveau la double porte. Et là, vertige : à la place des cercueils, un jardin luxuriant.
Il faut revenir au sublime premier plan du film, un oiseau qui suspend son vol, sur un écran qui s'avère, après mouvement de caméra, la fenêtre d'un train. Nous voilà prévenus, le spectateur est dans la tête du personnage principal, il verra ce qu'il voit, et non la réalité.
Les souvenirs, donc. Une fois les déambulations commencées, on se retrouve face à la mère du protagoniste, qui le prend pour un enfant. Réminiscence donc, centrées sur le personnage du père, que le personnage était venu visiter dans cet étrange sanatorium. Les décors s'emboîtent comme les souvenirs passant du coq à l'âne, de sous un lit on passe à une rue animée, peuplée de personnages affublés de masques d'oiseaux exotiques.
Sans queue ni tête? Pas tellement. Les influences de l'enfance se mélangent pour donner toute cette étrangeté. Le goût pour les pays exotiques, marqué entre autres par la collection de timbres et la litanie des pays aux noms étranges, dont certains inventés par le protagoniste, et les absences répétées du père se combinent en des rêves où le père est le héros d'aventures coloniales.
Dans la maison les cérémonies juives se mélangent au souvenir d'une femme lascive, sans doute celle qui aura initié notre protagonistes au sexe. La salle où dorment les employés du magasin se mue alors en cathédrale, ou en chambre de bordel. Les décors mouvants sont ainsi l'expression de l'état d'esprit du personnage en fonction de ses souvenirs.
Souvenirs toujours : il y a ces scènes avec les mannequins de personnages historiques, musée grévin des horreurs, avec ces figurines de cire qu'on croirait vivantes. Evidence en fait : ces personnages historiques figés dans un geste, le seul que l'on connaisse d'eux, réduits à l'état de pantins rejouant leur scène à l'infini : logique finalement, imagine-t-on Ravaillac autrement que donnant un coup de couteau au roi de France? Et au milieu de tout cela, la scène avec l'infante, camarade de jeu, jeu de rôles donc où l'on s'improvise roi ou héros, jeux de l'enfance éprouvant son imagination.
La poussière et les toiles d'araignées deviennent également une évidence : souvenirs trop peu souvent revisités, relégués dans un grenier du cerveau. La putréfaction qui gagne les décors et les personnages, ce sont ces mêmes souvenirs qui tombent en lambeau. Au fur et à mesure que se dessine le véritable père, simple boutiquier vénal et lubrique, tous ces rêves sont contaminés par cette réalité.
Il y aurait tellement de choses à dire sur La clepsydre : la thématique juive, sa vie quotidienne dans un village typique, ses célébrations, sa fuite face à un ennemi indéterminé, l'échelle de Jacob. Sur le rapport aux livres, l'impossible partage d'un enthousiasme non partagé. Mais La clepsydre est si riche qu'il vaut mieux découvrir tout cela par soi-même, on en tirera ce que l'on voudra. Sachant qu'une telle radicalité fera détester ce film d'une majorité de spectateurs, qui n'y verront sans doute que délire stérile.