"Les Conditions" plutôt que "La Condition" !
Le film de Jérôme Bonnell se déploie bien dans une pluralité de régimes d’assignation, où se croisent et se frottent les conditions sociales, féminines et masculines, sans jamais les hiérarchiser frontalement. Dans cette société d’ordres, les rapports de domination ne s’exercent pas selon une ligne unique mais s’imbriquent, se contredisent parfois, et finissent par produire un ensemble de solitudes plus que de coupables clairement identifiables.
La condition sociale d’abord : celle des maîtres et des domestiques, que le film observe sans sensationnalisme. Céleste, la bonne, accepte les assauts sexuels de son employeur comme une tâche parmi d’autres, inscrite dans l’économie tacite de la maison. Bonnell ne cherche ni l’excuse ni l’indignation immédiate, il filme l’habitude, l’usure, la banalité d’une violence intégrée à l’ordre des choses. À l’inverse, Victoire, jeune bourgeoise, accède à une autre forme de projection par la lecture de "Madame Bovary". Elle esquisse une échappée imaginaire vers un nouveau possible, révélé à la fin du film.
"La Condition" ne se contente pas d’un constat sur la soumission féminine. Le film se distingue précisément en intégrant une condition masculine rarement interrogée dans les récits contemporains de ce type. André, le notaire, n’est pas présenté comme un monstre anachronique ; il est plutôt un homme de son temps, désemparé face à l’opacité du désir de son épouse, incapable de comprendre une résistance qui n’a pas encore de langage clair. Le désir masculin, chez Bonnell, est moins conquérant que négocié, différé, frustré, soumis lui aussi à une forme de corvée sociale.
Car le film fait du travail et de la corvée un principe organisateur. La sexualité n’échappe pas à cette logique : devoir conjugal pour l’épouse, droit de cuissage pour la domestique, attente interminable pour l’époux. Tous travaillent à tenir leur rôle. Jusqu’à sa photographie feutrée, parfois grisâtre, "La Condition" endosse la fatigue de cette archéologie morale : exhumer non seulement la domination des femmes, mais aussi la manière dont les hommes sont eux-mêmes pris dans un ordre qui les dépasse, et dont les solitudes respectives se nourrissent mutuellement.
Cette approche est d’autant plus bienvenue qu’elle se détache d’une certaine ritournelle des fictions françaises récentes autour de l’émancipation et de l’homosexualité féminines. "Des preuves d’amour", "Les enfants vont bien" ou "Love Me Tender" abordent ces questions sous l’angle presque exclusif de l’homoparentalité, souvent filtrée par un "message" déjà largement acquis, et au prix d’une quasi-disparition des figures masculines.
À cet égard, "Portrait de la jeune fille en feu" de Céline Sciamma (2019), offrait une solution encore plus radicale : l’effacement pur et simple des hommes, dans un huis clos insulaire érigé en utopie. Jérôme Bonnell choisit une voie moins confortable. "La Condition" ne supprime pas le contrechamp masculin, il l’expose dans ce qu’il a de frustré, de maladroit, parfois de potentiellement violent, mais aussi de déprimé et d’errant.
Si le film cède parfois à un certain académisme, dont "Portrait de la jeune fille en feu" n’était d’ailleurs pas exempt, il propose néanmoins autre chose qu’un récit gratifiant. "La Condition" dresse plutôt un portrait de jeunes filles à petit feu : moins flamboyant, moins immédiatement séduisant, mais peut-être plus attentif aux zones grises, aux frottements silencieux, et à ce que la domination fait aux uns comme aux autres lorsqu’elle devient un ordre intérieur. En ce sens, un film plus subtil.