L’adaptation cinématographique de l’ouvrage La liste de Schindler a pris une dizaine d’années pour enfin être portée à l’écran, les réalisateurs contactés ne se sentant pas capables de traiter un sujet si dur et les studios de production assez peu séduits par la perspective d’un film de 3 heures en noir et blanc sur la Shoah. Steven Spielberg finira par s’en charger alors qu’il vient de tourner Jurrassik Park, mastodonte du cinéma de divertissement de son époque, fort de son influence sur ces mêmes studios. C’est donc dans un tout autre registre qu’il doit ici s’illustrer en abordant les heures parmi les plus sombres de l’histoire de l’humanité sous un angle original et avec un discours politique fort et assumé contre le négationnisme.


Évidemment, il faut d’abord parler du protagoniste Oskar Schindler, qui constitue notre principale perspective sur le récit, personnalité historique réelle. C’est un homme d’affaire parti pour exploiter la main d’œuvre juive à moindre coût en Europe de l’Est pendant la seconde guerre mondiale qui finira par sauver la vie à plusieurs milliers d’entre eux en sacrifiant la fortune qu’il était venu construire. Liam Nesson incarne parfaitement ce personnage complexe aux très différentes postures durant le récit : calme et réfléchi, souriant et chaleureux, déterminé et révolté… et la scène où il fond en larmes est littéralement l’une des toutes meilleures performances de l’acteur pour toute sa carrière à mes yeux.


Ralph Fiennes, révélé par ce rôle, parvient à incarner ce SS cruel pour qui le détachement émotionnel semble si naturel, perturbé par des moments de folie ou de doute qui n’étaient sans doute pas faciles non plus. Le reste du casting ne démérite pas non plus, même si beaucoup d’acteurs ne sont que peu connus, on les sent très impliqués, jusqu’aux très nombreux figurants que le film prendra le temps de filmer. Ainsi, les multiples gros plans sur les malheureux affichant leur désespoir, les SS affichant leur folie… rendent certains jeux d’acteurs, presque anonymes, mémorables.


L’utilisation du noir & blanc est très pertinente, un code couleur n’apparaissant qu’après la scène symbolique où la lueur d’une bougie décline en même temps que des prières de moins en moins audibles. Ça permet aussi de mettre en évidence de rares éléments échappant à ces nuances au profit d’une couleur vive qui attirera forcément le regard, comme c’est le cas pour la jeune fille en tenue rouge pour des instants de photographie exceptionnelle. C’est un choix artistique très audacieux à une telle époque et parfaitement maîtrisé de bout en bout, au service de l’esthétisme comme du scénario.


La gestion de la lumière profite énormément du noir et blanc pour des rayons d’une pureté absolue utilisés avec beaucoup d’intelligence, comme le faible rayon transperçant l’obscurité pour éclairer uniquement les yeux d’un personnage. Encore une fois, c’est aussi censé et pertinent sur le plan esthétique que sur le plan narratif, rien à redire. On a aussi des idées de montage assez bien fichues telles que la légère fumée d’une bougie d’une cérémonie juive laissant place à l’énorme fumée jaillissant d’un train allemand, tout le symbolisme derrière est bien entendu terriblement puissant.


L’OST composée par John Williams parvient à retranscrire la mélancolie avec une efficacité exceptionnelle, un point très attendu vu le sujet, mais également la folie de certains passages meurtriers ou les notes d’espoirs dans cet océan de malheurs. Le thème Immolation offre un mélange parfaitement indescriptible entre la mélancolie, la folie et l’épique avec ses chœurs d’une puissance infinie, l’une des meilleures compositions de ce grand compositeur. L’usage de quelques musiques classiques se met également au service du scénario en marquant le contraste entre l’apogée culturelle et la barbarie sanguinaire.


Le film n’hésitera pas à montrer l’horreur par l’image avec beaucoup d’audace et de froideur un homme nu au corps squelettique, un enfant se cachant dans la merde, une femme se maquillant avec son propre sang pour avoir l’air vivante… Cette audace sert aussi à rendre certaines scènes des tensions parmi les plus intenses de l’histoire du cinéma :


Avoir montré autant de crimes horribles permet au film d’être parfaitement crédible alors qu’il feint d’aller jusqu’à montrer une chambre à gaz en action. Cette scène des douches est un modèle de construction de tension sans égal et toutes les scènes horribles montrées jusqu’ici, tout l’attachement développé à ces personnages ont préparé ce moment, tant dans sa réussite narrative qu’émotionnelle. Et faire le choix de finalement ne pas montrer cette scène ne diminue en rien le propos car la forme finale de ces crimes est très bien montrée par d’autres biais purement cinématographiques, comme le travelling suivant le parcours des condamnés avant de s’achever dans une colonne de fumée.


Le film ne montre pas seulement les massacres de juifs, il étend ce propos en montrant aussi le pillage de leurs biens, leurs humiliations en public, la dévalorisation de leur statut social… Il y a ainsi un contraste assez prononcé qui est souvent illustré par le confort des nazis face à la misère des juifs, une famille juive arrivant dans le ghetto déclare que ça ne pourrait être pire là où Schindler déclarera en arrivant à son appartement que ça ne pourrait être mieux. Il parle de la bureaucratie déshumanisant les fonctionnaires, devenant aveugles au mal qu’ils peuvent causer. Il parle des juifs prisonniers refusant de croire aux histoires de chambres à gaz avec des arguments très rationnels. Le sujet très grave de l’antisémitisme dans ce contexte historique est traité avec beaucoup de maturité, de justesse et de sérieux, montrant par où ça commence et comment on peut en arriver là.


L’utilisation des noms réels des juifs ayant vécu cette histoire est utilisée pour renforcer l’empathie que l’on peut avoir envers eux davantage qu’envers des personnages parfaitement fictionnels. Les victimes n’apparaissent pas seulement comme victimes mais avant cela, comme ils étaient dans leur vie ordinaire, et pour certains d’entre eux après cela comme rescapés. Tout le génie du récit c’est que pour sauver des vies il faut connaître leur nom. Les persécutés ne constituent plus une statistique, ils sont renvoyés à leur dimension humaine. C’était fondamental et l’angle d’approche choisi est parfait pour y arriver.


Plein de petites histoires personnelles sont racontées par fragment pour que l’on développe une forte empathie pour les personnages. Il peut être difficile de voir tous les liens au premier visionnage, mais ça prend son sens au deuxième, en remettant chaque histoire développée derrière les visages. Mais c’est tout de même là que le film est peut-être perfectible dans sa narration, certaines intrigues secondaires manquent de développement ou n’ont pas vraiment de conclusions, ce qui peut être assez frustrant. Certains personnages qui pourtant pourraient avoir une grande utilité sont très sous-exploités, comme l’épouse Schindler.


C’est le concept même et le respect biographique qui en veulent ainsi, mais j’aurais peut-être préféré un peu moins d’histoires pour qu’elles soient plus développées avec plus de temps de présence à l’écran pour ses personnages. Mais c’est un reproche très personnel et l’intrigue principale, celle qui compte le plus, est encore une fois très bien écrite. Ça se vérifie notamment par l’évolution psychologique de son personnage, sa complexité et la conclusion de son arc narratif avec la futilité d’une fortune comparée à celle de sauver ne serait-ce qu’une vie.


Acclamé universellement pour son travail d’exception, Steven Spielberg ne s’inscrit pas seulement dans un devoir de mémoire aux intentions les plus nobles, il filme son sujet avec une mise en scène soignée et une direction artistique audacieuse, le traite avec maturité et profondeur. L’angle d’approche avec le point de vue d’un tel protagoniste surprend initialement, peut même faire peur par toutes les maladresses qu’il pourrait apporter, pour au final rendre son message intemporel, au-delà d’être alerte à l’antisémitisme, celui d’être humain.

damon8671
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le 9 août 2020

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