Il est rare d'être attendu avec un court métrage de fin d'étude car, par définition, c'est un court métrage réalisé par un artiste en devenir qui valide tout juste son diplôme. Pourtant, cela a été le cas de Lola Lefevre, qui s'était fait remarqué avec Maman il a quoi le chien ? qu'elle avait réalisé pour la fin de ses études à l'Atelier de Sèvres, et qui lui a valu une mention spécial du jury au Festival d'Annecy. Cela lui a permit de collaborer avec des productions professionnels comme Miyu Productions (Linda veut du poulet, Planètes, Anzu chat fantôme, Saules Aveugles Femme endormie, La mort n'existe pas) sur le clip de Ye Kou Si Kuo des Naive New Beaters, lauréat du Cristal 2025 du meilleur film de commande, ou encore de lancer son premier projet de série Au Secours au Pitch Mifa d'Annecy et de là encore remporter des prix. Ayant entamé des études à l'école de la Poudrière, La meuf de Jay était très attendu car pouvant (ou non) confirmer le talent de sa réalisatrice qui vit une véritable success story.
On retrouve toute une fascination sur l'éveille des sens, thème qu'on retrouvait déjà dans son précédent court métrage, mais aussi tout une fascination pour l'univers de la fête underground qui fait la force et la singularité de la réalisatrice. On peut presque voir des inspirations à la Nan Goldin lors de la séquence dans les toilettes, dans une volonté plus réaliste que réaliste de retranscrire l'autre côté de la soirée arrosée. La préparation avant d'aller danser (qu'on retrouvait déjà dans le clip de Ye Kou Si Kuo), les plaisir périphériques de la fête qui peuvent se prolonger en backstage... tout cela tend à apporter un regard moderne et actuel sur ses personnages. Cette idée est retranscrite dans la réalisation qui se veut presque comme une transposition d'un événement vécu. D'une part, la captation sonore et le travail du son relève presque de la rotoscopie avec un son qu'on dirait presque pris sur un tournage en prise de vue réelle. De l'autre, le design des personnages et l'animation donne l'impression de voir des croquis directement échappé d'un carnet d'artiste, comme si on était plongé dans les souvenirs d'une situation réelle retranscrit dans un carnet du personnage principal. Tout cela est accentué et parfait à travers le nom même du court métrage, "La meuf de Jay", dont l'argot donne un sentiment de spontanéité très actuel pour décrire soit une meuf: soit le personnage principal, soit celle qu'elle croisera dans la boite de nuit. On sent ainsi un projet très ingénieux et singulier qui n'attend qu'à bousculer le spectateur.
Le souci étant qu'on arrive jamais à réellement quitter une forme d'académisme qui pousse à rester dans quelque chose de convenu et sage. Les interactions entre les personnages sonnent presque faux tant on cherche à construire des plans ou des situations "cinématographiques", à l'image du premier dialogue entre Jay et le personnage principal (avec un jeu d'acteur trop hésitant, en sous-jeu, peu être mal dirigé), ou même les échanges de regard lors de la scène dans les toilettes. Alors que toute la réalisation hurle son envi d'être au plus proche du réel, le film se heurte à la nécessité de faire "bien" dans une logique d'obtention de diplôme. On a ainsi une aseptisation des gimmicks (ou un manque de confiance en son récit) qui vient alourdir le visionnage. Cela se remarque notamment sur le travail des corps qui est très en retrait. Dans Maman il a quoi le chien ?, on avait un travail sur le rapport à l'intime et comment les contacts physiques peuvent avoir une sonorité, notamment lorsque le personnage principal va pour découvrir son corps par l'intermédiaire d'un chou-fleur qui, à chaque craquement de feuille ou au simple effleurement du choux sur la peau, peut procurer des sensations. Ici nous sommes dans une boite de nuit, c'est bruyant, c'est parfois très sale, mal odorant, on peut s'y blesser, c'est un lieu où les mœurs sont différentes et où il y a peu d'interdits... et mis à part le premier baisé très charnelle et des sons dans une cabine de toilette, on n'a pas grand chose pour nous bousculer. On a bien la rencontre entre le personnage principal et "la meuf de Jay" qui peut surprendre, mais même cette événement qui peut rappeler Titane de Julia Ducourneau (notamment la scène des douches et cette idée qu'un événement accidentelle peut provoquer du malaise et une forme de douleur physique), on reste dans une forme de retenu qui contraste avec l'univers ambiant. A l'image de la soirée: Lorsqu'on est avec "La meuf de Jay" on s'amuse, lorsqu'on est avec Jay on peut très vite s'ennuyer. A l'image du clip de Ye Kou Si Kuo, peu être faut-il attendre un cadre moins scolaire pour pleinement profiter du potentiel évident de la réalisatrice.
9/10
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