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À vomir
Il serait temps d'arrêter de réaliser des films sur des sujets quand ces mêmes sujets ne vous concernent pas.En tant que lesbienne (et en tant qu'humaine) je suis révoltée par ce film qui n'est qu'un...
le 29 mai 2025
Qui est le film ?
La petite dernière est le troisième long-métrage de Hafsia Herzi, actrice devenue réalisatrice, qui poursuit ici une exploration des identités féminines. Adapté du roman de Fatima Daas, le film s’inscrit dans une double filiation : celle d’un cinéma français contemporain qui interroge les marges (banlieues, minorités, sexualités "dissidentes"), et celle d’un geste plus intime où la fiction et la forme épouse la confession. En surface, le récit suit Fatima, jeune femme musulmane, qui découvre son homosexualité et tente de concilier foi, désir et appartenance.
Que cherche-t-il à dire ?
Le projet de Herzi n’est pas de livrer un simple récit d’émancipation, mais de montrer comment l’identité se construit dans la friction : entre foi et désir, entre héritage et invention, entre silence et affirmation. La tension principale réside dans ce souffle empêché au sens propre (l’asthme) comme au sens figuré (l’étouffement social). L’ambition est claire : donner à voir une expérience "minoritaire" sans la réduire à un témoignage, en la traduisant dans une forme cinématographique qui fait sentir la matérialité du corps, du temps et des lieux. Mais aussi que tout baiser sera peut-être le dernier.
Par quels moyens ?
Herzi organise la vie de Fatima selon un calendrier saisonnier : le printemps où naît l’amour, l’été de la rupture, l’hiver des explorations charnelles, puis un retour printanier. Cette périodisation n’est pas seulement poétique : elle structure la façon dont l’identité se sédimente. Le désir se déploie dans le temps et suit les saisons du corps et du monde : le printemps ouvre aux naissances (affectives), l’été dénude les désillusions, l’hiver exhume la solitude, et le printemps suivant propose une répétition, mais une répétition transformée. La lumière, les couleurs et le rythme des plans traduisent cette cyclicité, donnant au spectateur la sensation que l’intime est indissociable du climat et du monde.
L’asthme est ici image centrale : Ventoline dans la poche, crise lors des émotions fortes, souffle entravé quand la foi et le désir s’affrontent. Le poumon qui se bloque est une figure de l’interdiction sociale : quand Fatima veut respirer pleinement (aimer, exister publiquement) quelque chose au dehors lui ferme la gorge. Omettre sa Ventoline, fumer malgré le risque, c’est tester les frontières de sa survie. La mise en scène sensorielle fait de chaque crise une dialectique entre nécessité physiologique et nécessité existentielle.
Herzi ne peint pas la religion comme simple obstacle ni comme ennemi absolu de la joie ; elle la filme comme présence ambivalente : refuge et tribunal. La prière est montrée avec des scènes « sublimes » (la voix, l’abaya, les paroles en arabe) qui posent la foi comme texture de Fatima. Pourtant la même liturgie devient contrainte quand le désir s’affirme. L’entretien avec l’imam « l’homosexualité féminine est moins grave que la masculine » est un instant qui transforme la langue religieuse en échelle de mesure du dommage, en hiérarchie du péché. La scène révèle la manière dont les autorités religieuses inventorient les corps, nomment les transgressions et, par cette nomination, ordonnent les degrés d’exclusion. Fatima apprend ainsi que la foi peut à la fois protéger et peser ; que la consolation liturgique peut coexister avec des verdicts qui ferment l’horizon.
Le choix vestimentaire (abaya pour la prière, style garçonne, casquette, maillot de foot) est un langage. Fatima se profile à la marge des codifications genrées. Son style est un acte performatif : il permet à la fois l’effacement (passer inaperçue dans la famille) et la révélation (se reconnaître dans les lieux queer). Quand un.e date lui demande d’enlever sa casquette « pour voir son beau visage », c’est une injonction non seulement esthétique mais identitaire à se conformer au regard. Herzi montre combien l’apparence peut être un champ de bataille : loger le désir sans le marchandiser, afficher une sexualité sans se trahir.
Ancrer des scènes dans des lieux réels (Rosa Bonheur, La Mutinerie) n’est pas anecdotique. Le film spatialise l’éveil de Fatima : l’ailleurs est géographique et communautaire, situé « de l’autre côté du périph ». La scène où une DJ crie « vive les lesbiennes » est acte d’affirmation collective. Ces espaces incarnés fonctionnent comme école : Fatima apprend le vocabulaire social de l’appartenance, la chorégraphie des rencontres, l’art de la fierté publique. Mais Herzi ne les idéalise pas : ces lieux sont à la fois libérateurs et déroutants, soulignant que l’entrée dans une communauté est toujours un processus.
La musique d’Amine Bouhafa épouse les respirations de Fatima, marque les hésitations, rythme les crises. Le montage resserré, les plans de proximité, la mise en lumière clair-obscur de l’ouverture, tout concourt à rendre l’intériorité filmable. Herzi traduit l’écriture fragmentaire de Daas en une syntaxe cinématographique : ellipses, motifs récurrents, petites scènes qui s’assemblent comme des fragments d’un journal intime.
Fatima est la dernière d’une fratrie où l'amour et les gestes bienveillants d'une maman reigne en maître. Son invisibilité volontaire est acte de protection mais aussi capitulation aux normes familiales. En refusant d’être flashy, elle devient témoin d’un ordre qui fonctionne par la conformité. Sa fuite hors de la banlieue traduit un mouvement nécessaire : quitter la mise en scène imposée pour accéder à un paysage d’expérimentation existentielle. Mais cette émancipation n’est aucunement naïve : elle exige renoncements, blessures, apprentissages.
Où me situer ?
J’admire la manière dont Herzi parvient à traduire une expérience intime en langage cinématographique, sans jamais céder aux écueils et au didactisme. Le film respire par ses ellipses, ses silences, ses fragments, parfois avec de trop grandes respiration. Mais cr que je trouve plus problématique, c’est peut-être une certaine tendance à la métaphore (le souffle, la saison) qui se fait trop visible, au risque d’écraser la subtilité. Mais cette réserve n’annule en rien la puissance de son geste.
Quelle lecture en tirer ?
La petite dernière n’est pas seulement le récit d’une jeune femme qui découvre son homosexualité. C’est une méditation sur ce que signifie habiter un corps empêché, chercher un souffle, trouver un lieu. Le film invite à penser l’identité comme processus, comme cycle, comme lutte pour respirer. Il ne livre pas de réponses, mais propose une expérience : celle d’un spectateur qui, en suivant Fatima, apprend à sentir la fragilité et la puissance d’un désir qui s’invente malgré tout. Vive Fatima. Vive les lesbiennes.
Créée
le 26 oct. 2025
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