La route sauvage, c'est l'histoire de rites de passages dans lesquels l'on retrouve les trois étapes que l'anthropologue Arnold van Gennep a bien définies: la séparation, la phase de marginalisation et enfin la réintégration. Ici, bien sûr, le passage est d'abord celui de l'adolescence à l'âge adulte, mais il est constitué d'autres passages, secondaires: de la violence masculine d'un milieu paternel au foyer où il retrouve l'amour maternel, puis d'une mémoire (souvenir de la tante) à une autre (du père, du cheval, …) et enfin d'une ville à une autre. Ce dernier point surtout: en effet, Charlie semble condamné au mouvement, au déplacement, à l'instabilité spatiale. Et ce, même si dans la première partie du film (le récit initiatique de Charlie), il semble trouver un lieu où être, aimer et être aimé. Toutefois le drame social, guettant sans cesse, s'immisce dans sa vie et vient troubler l'ordre fragile, conduisant ainsi Charlie pendant la deuxième partie du film dans un road-movie à cheval (sans jamais le monter toutefois!), traversée de l'Amérique profonde, plus poétique, avec une photo très soignée, où Charlie rappelle vaguement Don Quichotte (traversée du désert, fidèle monture, ombres errantes, étoile brillant seule comme un rêve fou et isolé, …).
Malgré la charge dramatique inhérente à un itinéraire de vie si chaotique, Andrew Haigh parvient éviter le pathos trop larmoyant, apportant par petites touches juste ce qu'il faut pour rendre le film crédible. Soulignons aussi le message politique se glissant derrière, contre une Amérique sauvage, sorte de jungle humaine (le père irresponsable, le discours glaçant des militaires parlant de mort comme s'il s'agissait de virtualité, le grand-père intolérant de la gamine obèse, le vénal et peu charitable patron du restaurant et surtout les hobbos et celui qui l'accueille dans sa caravane en particulier) qui ne protège guère ses citoyens et ne pardonne pas aux marginaux.
Charlie Plummer, si jeune pourtant, est excellent, sobre et juste. Son personnage, qui résiste toujours et ne s'avoue jamais vaincu, a un instinct de vie hors du commun le conduisant à ne jamais refuser de se battre pour atteindre son but. Son histoire, pleine de liberté au détriment de la sécurité (pour reprendre l'opposition du philosophe Zygmunt Bauman), est une ode à l'adolescence et aux espaces qu'il lui faut découvrir.