[Amour est l’un des volets de la Trilogie d’Oslo de Dag Johan Haugerud. Les films, outre leur réalisateur-scénariste, ont pour points communs d’être littéraires, ainsi que de faire la part belle aux dialogues et aux voix off pour questionner l’amour et le couple, le genre et la sexualité. Reste que chacune de ces œuvres est autonome. Ce qui veut dire qu’elles peuvent être visionnées dans l’ordre que l’on souhaite et que l’on peut choisir de ne pas toutes les regarder.]
Est-ce que le réalisateur Dag Johan Haugerud, à travers le volet intitulé Rêves, a placé la barre tellement haut que les deux autres opus de la Trilogie d'Oslo ne peuvent qu'apparaître décevants en comparaison ? Pour Désir, ne l’ayant pas encore vu, je n’en sais rien. Par contre, en ce qui concerne Amour, pour moi, c’est malheureusement certain.
Bon, tout de même, parmi les qualités, il y a d’abord les interprètes, qui sont impeccables, admirablement dirigés pour être d’une justesse parfaite, jusqu’au plus petit chevauchement de phrases. Autrement, l’Oslofjord donne lieu à des images magnifiques, poussant sérieusement à l’envie de se payer un petit voyage au pays d’Ibsen et des aurores boréales. Mais ce n’est pas intégré seulement dans l’éventualité unique d’être bénéfique au tourisme. En effet, les personnages sont amenés à utiliser souvent le ferry qui permet, à partir de la capitale, de traverser le fjord pour atteindre certaines îles ou presqu’îles. Ce qui symbolise habilement un monde entre deux rives, propice aux rencontres — éphémères ou non — et aux confidences intimes, où l’on se sent moins rattaché aux contraintes sociales, où l’on ose davantage. Voilà pour les aspects positifs de l’ensemble.
Maintenant, je vais comparer Rêves et Amour pour tenter de souligner du mieux possible pourquoi j’ai été ébloui par le premier alors que j’ai été immanquablement insatisfait par le second.
Dans Rêves, il y avait plusieurs personnages (dont un psychologue, apparaissant brièvement à la fin de ce magnum opus, qui a un rôle nettement plus important dans Amour, créant ainsi un lien direct entre les deux films… on me dit à l’oreillette : entre les trois films !), mais dont la présence servait à renforcer et à rendre plus consistante l’histoire de la jeune héroïne adolescente. Là, ça s’éparpille, sur à peu près la même durée, entre deux romances en train de se construire — l’une homosexuelle, l’autre hétérosexuelle — qui, chacune à elle seule, aurait pu fournir largement le nécessaire pour un long-métrage entier. Ce qui a pour résultat qu’aucune des deux n’est pleinement aboutie, avec pour inévitable conséquence que les personnages secondaires et les diverses relations ne le sont pas non plus.
En outre, Rêves raconte une histoire d’amour passée, non partagée, entre une élève de 17 ans et sa professeure, principalement à travers les souvenirs, sûrement un peu trop fantasmés, de celle qui n’avait pas encore atteint l’âge adulte à ce moment-là. Et le tout est contrebalancé par d’autres séquences, lors desquelles les autres personnages exposent leur point de vue (y compris la professeure susmentionnée !), offrant ainsi un contrepoint bienvenu. Résultat : non seulement Rêves ne tombe pas dans les clichés, mais, au contraire, en joue sans cesse d’une façon surprenante, enthousiasmante. Alors que pour Amour, en adoptant une narration linéaire, classique, ne mettant donc jamais en doute la véracité de ce qui se passe sous nos yeux, les clichés vus et revus assez fréquemment dans les films sur des bourgeois intellectuels restent juste des clichés.
Alors, je vais être honnête. Si Rêves n’avait pas existé, si Amour avait été un film sans lien avec quoi que ce soit d’autre, ne se plaçant dans aucune lignée, j’aurais été plus enclin à l’indulgence (notamment parce que je n’aurais pas eu à l’esprit que Dag Johan Haugerud a la capacité de faire beaucoup mieux !). Je me serais contenté de juger que les ressorts des intrigues amoureuses sont du vu et revu, mais qu’adaptés à la sauce norvégienne, l’Oslofjord est bien mis en valeur, que la façon symbolique avec laquelle le ferry est utilisé est remarquable d’intelligence, et que, de plus, les acteurs sont excellents. Je n’aurais pas été déçu, puisque je ne me serais attendu à rien.