Dans la Trilogie d’Oslo, qui ne comporte pas d’ordre précis puisque les films sont indépendants, Rêves s’intéresse aux prémices. Ce récit initiatique suit les premiers émois d’une adolescente qui tombe amoureuse de sa prof de littérature, et développe une relation particulière avec elle. Rien de bien original en somme, d’autant que cette relation fait écho à l’une de ses lectures, dont elle se plait à transposer les émotions.
Rêves est un film bavard : la voix off de Johanne, l’adolescente, envahit l’espace sonore, sature les images, explicite les regards, amplifie l’anodin d’un échange par une tempête lyrique. La jeune comédienne, Ella Øverbye, dont le regard rappelle celui d’Isabelle Huppert il y a 50 ans et semble être la petite sœur de sa compatriote Renate Reinsve, incarne admirablement cette dissociation entre une présence silencieuse, avide de sensibilité, et la restitution précise, analytique de la portée des événements.
Car Rêves est avant tout un film sur l’écriture. Le dispositif narratif, plutôt retors, tresse plusieurs modalités : l’image, la voix off, et bientôt le texte que va écrire la jeune fille, et qui prendra le relais d’une porte fermée le jour où elle se décide à aller voir sa prof à son domicile. Difficile de déterminer, dès lors, ce qui relève du fantasme, ce qui s’est effectivement passé. L’écriture est le territoire de la maîtrise des événements, où Johanne fait preuve d’un talent qui va impressionner et questionner ses proches.
Le deuxième temps est donc celui de la lecture : par la grand-mère d’abord, poétesse de son métier, puis la mère – Rêves est un film de femmes, les hommes y sont quasiment inexistants : un psy musclé, dont la fonction est celle d’écouter Johanne, et un petit ami qui remplit des selfies. Que faire de ce texte ? Un appel au secours ? Un exercice de style ? Le texte prend une nouvelle ampleur, fait écho à l’expérience de ces deux générations de femmes : une autrice qui aurait aimé « vivre plus », une mère divorcée réduite à la tristesse des applis rencontre, bouleversées par cette œuvre dont elles oublient par instant l’identité de l’autrice.
Johanne, le temps de l’écriture, n’est plus véritablement l’adolescente fragile qui s’écorche aux scories du réel : c’est une voix posée, un guide dans la ville qui devise sur l’identité des quartiers d’Oslo, une portraitiste talentueuse qui transforme sa professeure en muse, en objet du désir, transformant des séances de tricot en symphonies sensuelles et mutiques.
Johanne nous avait avertis : « Je ne lis pas pour connaître la vérité ». Les sentiments, de joie ou de peine, ne font véritablement sens que lorsqu’ils sont partagés : écrire son histoire, c’est lui donner un sens, une cohérence, une légitimité. Figer le fugace dans le langage, et matérialiser, jusque dans ce fétiche d’une clé USB, ce qui est condamné à s’étioler. Dag Johan Haugerud, lui-même romancier, filme des dialogues féminins qui renvoient autant à Bergman qu’à son héritier direct Joachim Trier, dans cette approche scandinave d’une exigence de clarté, où les espaces clos intimes et confortables (lits, plaids, canapés, tisanes) favorisent les échanges sans faux-semblant. La scène où la mère demande à arrêter la musique, que le spectateur croyait off, donne le ton : il semble nécessaire de décaper le lyrisme pour pouvoir disserter sur les élans du cœur. Une mise en scène discrète, en somme, où l’espace se déploie sur des plans plus géométriques (la structure en écho de cette impressionnante cage d’escalier, en contre plongée le premier soir, en plongée le dernier), et où le motif de l’escalier, de la passerelle, structure tout le récit pour parcourir les déclivités de la ville comme les dévers du cœur.
Les échanges ont beau être francs – le propre, semble-t-il ici, des femmes entre elles, et au sein de la même famille -, la résistance est encore à l’œuvre. Parce que la vérité blesse (tout le dialogue savoureux autour de Flashdance), parce que la jeunesse excite une forme de jalousie, et que le langage ne dévoilera jamais tout.
(Spoilers)
Ivre de son talent, Johanne s’emballe : son écrit est doté d’une puissance qui parle aux femmes, dont l’éditrice. Il aura donc la capacité à corriger la douleur du réel – un épilogue cruel, restitué à la mère à l’oral, comme s’il ne figurait pas, étrangement, dans le récit écrit. Johanna, l’être aimé, lira, comprendra, succombera, à l’image du spectateur depuis longtemps sous le charme. Le film bascule alors dans une nouvelle écriture, convoquant l’effet Rashomon pour donner la parole à l’objet du désir, qui n’existait jusqu’alors que comme support silencieux des émois d’une jeune fille en fleur. L’entretien entre la mère de Johanne et Johanna, cordial et sec, fonctionnel et quasi juridique, a tout de la douche froide. Et son interruption par l’inattendue voix off de Johanne complexifie encore les couches de récit, dans un surplomb qui se révélera une confession à un psy – qui, non sans ironie, a été choisi pour sa capacité à dire beaucoup en peu de mots sur Twitter. Un livre qui restera une première œuvre, une muse qui devra rester un objet littéraire, un désaveu qui pourrait, en somme, faire s’effondrer la cathédrale émotionnelle bâtie jusqu’alors. Mais il n’en sera rien : dans cet écheveau, la force du regard de Johanna, ses mots, ses sens resteront au premier plan. Et alors qu’elle prend conscience que reprendre le contrôle consiste à laisser l’œuvre derrière elle, l’aventure du réel pourra reprendre son cours.
(8.5/10)