En 2018, au Chili, des dizaines d’universités sont occupées par des étudiantes dénonçant harcèlement, abus de pouvoir et inertie institutionnelle ; une onde de choc parcourt le pays, transformant les campus en foyers d’une contestation féministe inédite. C’est dans ce sillage historique — celui des slogans qui fleurissent sur les façades, des AG fiévreuses, des cortèges où la colère se scande à pleins poumons — que s’inscrit l’ouverture de La Vague de Sebastián Lelio. Les silhouettes se découpent au néon dans une boîte de nuit saturée d’ombres violettes, deux corps se frôlent en plans rapprochés, presque abstraits puis un brusque cut, sec comme un souffle coupé sur le visage de Julia (Daniela López) traversant le patio d’une université. Dès ces premières images, le film affirme sa méthode : arracher l’intime à son isolement, le jeter dans le vent collectif, faire vaciller la frontière entre une nuit où le consentement se brouille et un jour où les slogans se mettent à vibrer dans l’air. Les mouvements d’appareil — travellings heurtés qui accompagnent Julia dans la foule, brusques plongées qui rétablissent la verticalité d’une institution universitaire qui regarde de haut — instaurent un dispositif de lutte formelle en écho à la lutte politique. Car aucun plan ne se contente de suivre un personnage : chacun cherche le point exact où un corps individuel devient un corps politique, où l’espace même, celui de l’université chilienne en insurrection, se transforme en territoire de contestation comme si les murs, les couloirs, les escaliers portaient encore l’onde des cris de 2018. Lorsque la caméra glisse au ras des jambes, suit les frappes du talon sur les pavés, tangue comme un navire bousculé par la houle humaine, c’est l’actualité chilienne qui affleure — non seulement celle des occupations de 2018 mais aussi celle d’un pays encore secoué par la crise constitutionnelle, les violences policières de l’après-2019, les luttes étudiantes récurrentes, la colère contre un patriarcat institutionnel qui persiste. Banderoles noircies d’accusations, assemblées interminables, revendications d’une “éducation non sexiste” : tout un imaginaire politique récent, encore brûlant, revient dans l’image métamorphosé en geste cinématographique où les corps deviennent archives vivantes.
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