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Une enfant de Gaza
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le 2 oct. 2025
Il y a chez Kaouther Ben Hania une manière de filmer le réel qui m’émeut profondément. Depuis Les Filles d’Olfa, je suis fascinée par cette signature, oui, car c’en est une, ce geste de cinéma qui consiste à partir du réel pour bâtir une fiction, puis fissurer cette fiction pour y laisser entrer la réalité, brute, sans filtre, sans médiation. Dans La voix de Hind Rajab, ce procédé atteint une puissance encore plus vertigineuse, parce que l’histoire de Hind est connue et légèrement documentée, et Ben Hania choisit précisément d’utiliser cette saturation pour créer du sens.
On retrouve ici les vraies vidéos des membres du Croissant-Rouge, les enregistrements téléphoniques authentiques de Hind, ces fragments que l’on croyait appartenir au seul domaine du documentaire. Mais la réalisatrice les glisse dans un récit mis en scène, interprété, incarné. Et soudain, cette vie qui nous paraît si lointaine redevient une présence: la sienne, la nôtre, celle des témoins silencieux.
Comme dans Les Filles d’Olfa, où la mère et ses filles jouaient leur propre rôle, Ben Hania pose encore cette question: qu’est-ce que le cinéma peut faire au réel, et qu’est-ce que le réel fait au cinéma ? Elle avance dans cet entre-deux avec une audace rare et une honnêteté bouleversante.
Mais ce qui reste du film, au-delà de sa forme, c’est l’expérience émotionnelle.
La voix de Hind Rajab, c’est une heure et demie d’impuissance. Une heure et demie de la plus insupportable des émotions - celle que connaissent les Palestiniens, celle que connaissent les militants, celle que connaît toute personne qui regarde cette histoire depuis un monde qui ne bouge pas.
C’est l’impuissance d’entendre quelqu’un mourir sans pouvoir intervenir.
C’est l’impuissance de constater, encore et toujours, l’impunité d’Israël, structurelle, mécanique, presque froide.
Mais une autre question m’a suivie en sortant: que vaut une procédure quand elle n’est ni ignorée ni piétinée, mais qu’elle semble devenir un obstacle ?
Ici, la procédure est bien là, appliquée, respectée, et pourtant, elle paraît presque décorative, comme un cadre trop rigide dans une situation qui exige l’urgence absolue. On en vient à se demander: pourquoi une procédure, si elle nous empêche d’agir vite ?
Mais c’est là toute l’ambivalence philosophique: agir vite, c’est courir le risque de faire s’effondrer l’État de droit ; suivre la procédure, c’est accepter l’impuissance. Cette tension, insoluble, révèle moins une faiblesse de la loi qu’une brutalité du réel face à laquelle même le droit le mieux intentionné paraît minuscule.
Car, au fond, la procédure n’est pas en elle-même génératrice d’impuissance. Ce sentiment ne naît que lorsque l’un des acteurs décide de se tenir hors du cadre commun, de ne répondre ni à la règle ni à ceux qui tentent de la faire vivre. L’impuissance n’est donc pas l’effet de la procédure, mais l’effet de son unilatérale désactivation, de ce déséquilibre où le droit demeure intact sur le papier tandis que, face à lui, d’autres s’autorisent à ne jamais y répondre.
En bref, La voix de Hind Rajab n’est pas seulement un film: c’est un rappel violent qu’aujourd’hui, la vérité crie, mais le monde est sourd.
Créée
le 1 déc. 2025
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