Il y a des films qui vous hurlent leur message au visage, et puis il y a Lacombe Lucien. Louis Malle ne juge pas, il ne prêche pas. Il fait pire : il observe. Et ce qu'il observe, sous le soleil écrasant du Sud-Ouest en 1944, c'est que le mal n'est pas toujours une affaire de haine, mais parfois, terrriblement, une affaire de hasard.
Lucien n’est pas un monstre de cinéma. Il n’a pas le regard sadique des nazis d’Hollywood. C’est un paysan taiseux, une brute un peu fruste, mais surtout un vide immense. C’est là le coup de génie (et le scandale) du film : faire de la collaboration un simple accident de parcours.
On a souvent dit que Lucien rejoignait la Gestapo parce que la Résistance l'avait refusé. C'est vrai, mais c'est incomplet. Il rejoint la Gestapo parce qu'il fait chaud, parce qu'on lui offre à boire, parce qu'on lui donne un pistolet et, soudain, une importance. C'est l'ascension sociale par la trahison, vécue avec la désinvolture d'un enfant qui écrase des fourmis. Pierre Blaise, l'acteur amateur déniché par Malle, est prodigieux d'opacité. Il a ce visage insondable, ce "regard bovin" qui ne reflète aucune conscience morale, seulement des pulsions immédiates.
Ce qui rend le film si perturbant, c’est cette atmosphère de "vacances" étranges. La guerre est là, on torture dans les étages, mais en bas, on boit du champagne, on écoute du jazz manouche, on rit. Malle filme la Collaboration non pas comme une nuit noire, mais comme une fête médiocre et vulgaire qui tourne mal.
Et au milieu de ça, il y a France, la fille du tailleur juif. La relation entre elle et Lucien est l'une des choses les plus complexes jamais filmées sur l'Occupation. Ce n'est pas une romance, c'est un syndrome de Stockholm inversé, tordu, où la victime méprise son bourreau tout en s'accrochant à lui pour survivre. Lucien les protège autant qu'il les tient en otage. Il les aime comme un enfant aime un jouet qu'il a peur de casser, mais qu'il peut briser à tout moment.
La fin du film, cette parenthèse bucolique dans la nature, est d'une beauté vénéneuse. On oublierait presque la guerre, si l'on ne savait pas que la montre tourne. Malle nous laisse là, avec ce malaise poisseux : Lucien n'est ni un héros, ni un démon. Il est juste un médiocre qui a trouvé une opportunité. Et c'est peut-être ça, le visage le plus effrayant du fascisme : non pas une idéologie, mais le triomphe de la bêtise satisfaite.
Lacombe Lucien reste, des décennies plus tard, le film qui a brisé le mythe d'une France entièrement résistante pour nous tendre un miroir bien plus cruel : celui de notre propre capacité à l'indifférence.