Le Boucher n'est pas un film policier. L'enquête est très loin en arrière-plan et n'aboutira à rien, puisque seuls le spectateur et l'institutrice sauront qui est l'assassin qui sévit dans la région. Parce que seuls le spectateur et Mlle Hélène apprendront à connaître le boucher Popaul, boute-en-train qui "adore faire l'andouille", mais apparemment bien abimé par quinze années d'armée et deux guerres successives (Indochine et Algérie).

Le film aurait pu s'appeler Le Boucher et L'Institutrice, car il est centré sur la relation étrange et ambiguë entre deux personnes aux antipodes l'une de l'autre et il fait aussi bien le portrait du découpeur de barbaque que de l'enseignante cultivée.

Mlle Hélène est l'instit du village depuis dix ans. Elle est même directrice depuis trois ans, ce qui lui donne un prestige et une autorité qui existaient encore à cette époque pas si lointaine. Elle est jeune, belle, élégante, blonde, sexy et libre. Elle assume son célibat sans complexe et avec sérénité. Elle est aimée par tout le monde et respectée. Elle fait du yoga, aime boire, manger, fumer des gauloises et tapisse sa chambre de reproductions d'art. Bref, elle est lumineuse et bien dans ses baskets et ne ressemble pas à une instit. Du moins, pas à Mlle Vachin, la "peau de vache" qu'a eu Popaul. En même temps, une instit coiffée par Carita, maquillée comme ça et qui porte des pulls hyper moulants et des mini-jupes fendues, ça court pas les rues, dans les années 70 comme dans les années 2000. ^^ Ça m'a rappelé Bernadette Lafont dans "Le beau Serge", improbable pin-up dans un village de la Creuse.


Evidemment, elle éblouit Popaul, par sa beauté, mais aussi par sa liberté assumée, sa tranquillité. On le sent impressionné, comme un petit garçon, à la fois timide et complexé face à cette femme solaire et sans complexe. Il est même un peu choqué quand il la voit fumer dans la rue et rigole quand il apprend qu'elle conduit une 2 CV.

Accueilli et considéré avec bienveillance et simplicité par cette femme à la franchise désarmante, Popaul est d'abord intimidé et troublé. Mais mis en confiance par cette femme rassurante, il commence à s'ouvrir sur son vécu. On comprend vite que c'est la première fois qu'il se confie ainsi. Il évoque un père violent qu'il a fui dans l'armée, une mère maltraitée, et surtout, les massacres et le sang qu'il a vus en abondance. Ces souvenirs sanglants reviennent régulièrement dans leurs conversations, jusqu'à une description très détaillée vers la fin de l'histoire.

Popaul est aussi très intrigué par la vie intime de Mlle Hélène qu'il juge "pas très normale" parce qu'elle n'a "pas d'amoureux". Les réponses franches de l'instit le désarçonnent. Ils en arrivent à une intimité étonnante, parlant de sexualité - enfin plus précisément, de la sexualité de l'enseignante, car on ne saura rien de celle du boucher. L'une explique qu'elle peut s'en passer, tandis que l'autre dit que ne pas faire l'amour peut rendre fou. On imagine bien que Popaul n'est jamais allé aussi loin dans ses confidences. Plus l'intimité entre eux grandit et plus on est mal à l'aise, car on sent rapidement que ce boucher est sérieusement perturbé. Ça me fait penser à la rencontre entre le Petit Chaperon Rouge inconscient du danger et le loup qui ne pense qu'à bouffer. Peut-on être ami avec un loup ? C'est ce qu'essaie de faire Hélène, parce qu'elle ignore que Popaul est un loup.


Alors ? Est-ce un spoil si je dis que Popaul est le tueur de femmes ? Ben non, parce qu'on le devine rapidement, et puis Jean Yanne a pas été choisi au hasard. C'est pas un film à twist où le meurtrier est le mec le moins soupçonnable du casting, genre l'inspecteur qui mène l'enquête, ou l'instit elle-même, pourquoi pas ? C'est un spoil seulement si vous espérez - à tort - voir un thriller. Le Boucher est un film d'ambiance. C'est justement parce qu'on sent que Popaul est dangereux que leur relation devient dérangeante et oppressante. Hélène va-t-elle échapper au tueur ? Jusqu'où peut-elle aller ? L'enchantement va-t-il s'arrêter ? C'est tout l'intérêt du film. Si on ne perçoit pas ce danger, ce jeu avec le feu, on passe à côté du film.

L'ambiance étrange et malsaine est bien aidée par la musique dissonante de Paul Jansen qui donne parfois au film des allures de film d'horreur.

Chabrol fait aussi le portrait d'un village et de ses habitants, utilisant, comme dans Le Beau Serge, les habitants du cru comme figurants ou dans des petits rôles. Après le paysan alcoolique de la Creuse, il fait le portrait dérangeant d'un boucher - à prendre dans les deux sens - hanté par la mort et les massacres que la lumière d'une institutrice viendra brièvement sortir de ses ténèbres. Sous la quiétude ensoleillée du vieux villlage, Chabrol filme la pénombre et les ruissellements des grottes souterraines. Le thème de la grotte, des hommes des cavernes, de la sauvagerie parcourt le film, dès le générique qui montre des peintures rupestres.


Jean Yanne et Stéphane Audran sont magnifiques. Le contraste est saisissant entre la blondeur, le regard clair, le sourire lumineux et la vivacité d'Audran et le physique sombre, le regard fatigué, la voix monotone et le cynisme de Yanne.

Mon seul reproche concerne le jeu, ou plutôt le non-jeu, des non professionnels. Il y a plein de moments gênants et ridicules, comme ce gamin dans la scène d'ouverture qui est censé faire tomber accidentellement un plateau de gâteaux dans la rue mais qui le jette visiblement vers la caméra avant de continuer de courir. Des moments ratés comme ça qui me sortent de l'histoire, il y en a plein dans le film. Pourquoi Chabrol ne refaisait-il pas de prise en cas de raté ? Et pourquoi tenait-il absolument à prendre des "vrais gens" ? Vu qu'ils ne savent pas jouer, ça n'apporte pas d'authenticité et c'est plutôt ridicule. Il y avait le même problème dans Le Beau Serge. Bon, c'est pas si grave que ça. Quoique...

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le 18 juil. 2026

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Maîrrresse

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