Ayant beaucoup apprécié la Panthère des neiges
Photographe animalier de profession, l'auteur y reprend ici la formule qui a fait le succès de son précédent long-métrage, pour le meilleur – bien sûr – mais aussi parfois pour le pire.
Alors bien sûr, les amoureux de belle photo comme moi ne pourront que se délecter de ce goût consommé qu'à Munier de filmer la nature. Effets de brumes, lumières du soir, restitution minutieuse des textures : tout est filmé avec un soin très appuyé, au point même que certains spectateurs pourraient y voir là un piqué un brin trop précis au regard de ce que l'œil humain est capable de percevoir.
En ce qui me concerne, rien n'est jamais trop beau, et c'est justement la magie du cinéma que de pouvoir justifier n'importe quel regard, surtout quand il s'agit de nous inviter à voir autrement.
Les seules images en vision nocturne, onctueusement travaillées pour les restituer tel un noir et blanc digne du jeu Limbo, ça me suffit personnellement pour m'emporter...
Seulement voilà, il a fallu qu'en plus de reprendre la formule du documentaire animalier, Munier reprenne également à sa Panthère des neiges une autre composante plus discutable ; celle de la présence humaine.
Parce qu'en effet, pour celles et ceux qui n'auraient pas vu le précédent film de l'auteur, celui-ci ne se contentait pas seulement de traquer visuellement le fameux félin, il y ajoutait en plus de cela un regard supplémentaire ; celui de l'homme contemplant et commentant sa propre contemplation.
Franchement, dans la Panthère des neiges, c'était déjà un exercice très casse-gueule, surtout que c'était l'encombrant Sylvain Tesson qui jouait le rôle du commentateur. Et pourtant, malgré la propension qu'a d'habitude l'écrivain réactionnaire à tout ramener à lui-même (et notamment à sa propre mise en valeur), sa présence avait participé néanmoins à produire un équilibre aussi inattendu que salvateur. En rappelant l'incongruité de la présence humaine dans cet univers hostile, jusqu'à contraindre le roucouleux Tesson à se retrancher dans une modestie très inhabituelle pour lui, le film parvenait à rajouter une couche de récit à son épopée, tout en justifiant ses artifices...
Mais le souci qu'on rencontre avec ces Chants de la forêt, c'est qu'on n'y trouve ni Sylvain Tesson ni milieu hostile ; de quoi produire une mayonnaise sensiblement différente.
En lieu et place du célèbre « écrivain -voyageur », on retrouve le paternel de l'auteur ; photographe animalier lui aussi. Et c'est dans le cadre d'une sortie en famille, avec les deux fils de Vincent, que ce dernier entend nous inviter à l'exploration des forêts jurassiennes...
Et là, c'est le festival rustique sponsorisé par les saucisses Herta.
Vieux chalet au milieu du froid, histoires racontées par papi à la lueur des chandelles, yeux qui brillent devant celui qui narre son amour inconditionnel pour la nature...
Alors, entendons-nous bien : je n'ai rien contre les chalets et l'amour de la nature, hein. Mais, avec les Munier père et fils, ça vire très vite à la caricature. Tu sens que le sujet ce n'est plus seulement la magnificence de la forêt. Non, il y a clairement un sujet concurrent qui est Michel Munier s'autocontemplant en tant que sage contemplateur.
Ça surjoue la fascination modeste. Ça aime faire la leçon ou sortir des symboliques assez grossières à base de « mets tes pas dans les miens », etc.
Ça rend le tout artificiel au possible...
Et c'est là que, soudainement, la sophistication de la photo deviendrait presque un souci. Associée à cette mise-en-scène maniériste de soi, il y aurait presque dans ce goût de la belle image une démonstration surfaite où l'art photographique (et avec elle le photographe) vole la vedette au sujet.
Comme un symbole involontaire : il n'est pas rare d'entendre par-dessus une image sensationnelle le commentaire du père Munier : « c'est beau hein ? / N'est-ce pas magnifique ? »
À se demander à qui s'adresse vraiment ce descriptif et surtout sur quoi il porte vraiment...
Malgré tout, bon an mal an, ce Chant des forêts parvient à sauver les meubles.
D'une part on ne pourra pas retirer aux Munier de savoir produire de la belle image et, d'autre part, leur dispositif à base de sujet double finit, à la longue, par retomber quelque peu sur ce qui faisait la force de la Panthère des neiges. À voir les observateurs, on finit par comprendre comment on voit ce qu'on voit, et surtout comment on entend ce qu'on entend. C'est que, parfois le son et l'image sont tellement léchés que la tentation pourrait être forte de croire qu'il y ait eu pas mal d'arrangements en post-prod pour obtenir un résultat pareil. En cela, afficher l'outillage devant nos yeux permet une certaine transparence nécessaire ; laquelle présentant en parallèle de cela de réelles vertus pédagogiques.
Il reste néanmoins dommage, au bout du compte, de constater que ce Chant des forêts se soit au final retrouvé enfermé dans une formule qui ne semblait seoir qu'à la Panthère des neiges.
Parce qu'à rejouer sur les deux mêmes tableaux alors que les lieux, les acteurs et les propos ne sont pas les mêmes, ce Chant des forêts devient esclave d'un mécanisme disgracieux et inadapté. Dans toute œuvre, il doit toujours y avoir une idée maîtresse à laquelle les autres doivent s'adapter et se soumettre. Or, dans le cas présent, l'ode à la nature était difficilement compatible à l'ode à Michel Munier. Il fallait faire un choix, et le problème c'est que le film n'a pas opté en faveur de la nature.
L'idée d'un film construit autour de la nécessaire préservation du vivant et qui transmettrait son message par la puissance émotionnelle des images était envisageable, mais pour cela il aurait fallu faire d'autres choix. Opposer les espaces de vie et les espaces sans vie ; les chants de la forêt au vacarme des périphéries ; les couleurs chatoyantes d'une nuit étoilée à la pollution lumineuse des espaces artificialisés.
Ainsi faisant, l'œuvre aurait été, selon moi ,bien plus parlante. En tout cas, elle m'aurait bien plus grandement impactée que ce vaste film promotionnel d'une famille Munier fantasmée qui passe son temps à commenter et jacasser.
Or, si ce qu'on voulait c'était vraiment parler par les images, alors c'était en se taisant qu'on aurait pu vraiment montrer la voie des sages...