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Qui est le film ?
Ultime film d’un cinéaste qui n’a cessé d’étirer le temps, d’épuiser la dramaturgie, Le Cheval de Turin se présente d’emblée comme un point d’aboutissement plus que comme une œuvre parmi d’autres. Le point de départ est connu : Nietzsche, à Turin, s’effondre en larmes en voyant un cheval battu. Tarr ne filme ni le philosophe, ni la scène. Il filme ce qui aurait pu rester après. Un père, une fille, un cheval, une maison battue par le vent. Quelques jours. Puis plus rien.
Par quels moyens ?
Tarr substitue au récit une mécanique de répétition. Chaque journée rejoue la précédente, mais légèrement amputée. Un élément disparaît, une fonction cesse. L’eau ne coule plus. Le cheval ne bouge plus. La lumière faiblit. Ce choix produit un sentiment précis : celui d’un monde qui se retire. Cette logique s’incarne dans le traitement du temps. Les plans sont longs, le temps devient une charge que le spectateur doit porter avec les corps filmés. Ici, la durée n’ouvre aucun horizon. Elle est la preuve qu’il n’y a plus rien à attendre. La mise en scène, souvent associée chez Tarr à un mouvement fluide et ample, change subtilement de fonction. Les travellings circulaires n’explorent plus l’espace, ils l’enserrent, ligotent ses personnages.
Le vent, omniprésent, empêche toute intériorité protectrice. Même la maison est traversée par cette hostilité diffuse. Ce n’est pas un monde dangereux, c’est un monde usant. Le film ne met jamais ses personnages en danger immédiat. Il les expose à une érosion constante.
Le cheval occupe une place centrale mais paradoxale. Il ne meurt pas. Il refuse. Refuse d’avancer, de manger, de participer. Le cheval comprend avant les humains que continuer n’a plus de justification. En ce sens, il n’est pas la victime du film mais sa figure la plus lucide.
Face à lui, les corps humains sont réduits à une pure fonctionnalité. Le père et la fille mangent, s’habillent, travaillent. Les gestes sont lourds, sans affect visible. Le corps n’est plus un lieu de désir mais un outil de persistance. Cette réduction produit une égalité entre l’homme et l’animal.
Quelle lecture en tirer ?
Quand Béla Tarr annonce, après ce film, qu’il cesse de faire du cinéma, la déclaration n’a rien d’anecdotique. Le Cheval de Turin ressemble à une fermeture consciente. En regardant ces corps répéter leurs gestes, en voyant le cheval refuser, en acceptant la lente extinction de la lumière, le spectateur n’assiste pas à une fin du monde mais à la fin d'une capacité à en faire un récit.
Créée
le 29 janv. 2026
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