Le Corset est le film que j'attendais le plus après la 79e édition du Festival de Cannes. D'une part il y a eu la sélection à Un certain regard, son prix spécial du jury (ce qui n'est quasiment jamais arrivé pour un film d'animation à part La Tortue Rouge, et c'était en 2016) et, même si son amination et son style pouvait craindre un enfant de Linda veut du poulet qui serait arrivé trop tard (ou trop tôt dans le sens où le film de Chiara Malta et Sébastien Laudenbach serait encore trop frais dans nos esprits), le simple fait de voir le tout premier film original de Louis Clichy me mettait en joie. Après avoir servi auprès des autres avec les deux films Astérix avec Alexandre Astier (dont Le secret de la potion magique est devenu avec les années probablement l'un des plus beau film qui m'ait été donné de voir), et après avoir lancé un projet avec Jean Pascal Zadi intitulé Un été en cité, Louis Clichy se lançait dans un film qui semblait très personnel avec un pitch à la fois poétique et drôle. Le Corset peut être l'excellente occasion de voir ce qu'a pu apporter Louis Clichy sur les films Astérix. Est ce que l'excellent arc de Pectine était de lui ou d'Alexandre Astier ? Est ce qu'une certaine modernité très lourde et superflu pouvait venir de Louis Clichy ? Et surtout, malgré son passage chez Pixar et aux Gobelins, est ce que Louis Clichy a les ressources pour réaliser son premier long métrage en solo ?
Ce qui frappe, dès les premiers minutes du long métrage, c'est à quel point le film est extrêmement bien tenu. Malgré l'illusion d'abstraction du dessin, le film impressionne par la minutie et la rigueur avec laquelle le réalisateur tient tout à la baguette. Pas une réplique, pas un plan, pas une animation ne fait défaut dans cette fresque frôlant la perfection quasi divine. Les répliques ont un très beau sens du rythme et du verve et rivalisent d'inventivité afin de toujours trouver une forme de légèreté et poésie populaire, très proche de ce que peut produire Alexandre Astier tout en trouvant sa propre musicalité. Tout cela est sublimé par un casting et une direction d'acteur irréprochable, qui poussent tout le monde à donner le meilleur de lui même et où chacun enchaine les excellentes performances qui n'empiète jamais sur la performance de quelqu'un d'autre. Alexandre Astier est bluffant de maitrise (alors qu'il est très facile de mal le diriger dans cet exercice, Des minions et des monstres l'a redémontré encore très récemment), Jean Pascal Zadi arrive à être très subtile dans son jeu (alors qu'il est très difficilement dirigeable en doublage, son passage dans Les Bad Guys ou encore dans Toy Story 5 le démontre bien malgré qu'il arrive à y donner de très belles choses), mais ce qui impressionne le plus reste les nouveaux venus, que ce soit Brune Moulin ou Rod Paradot qui livrent tous deux une prestation exemplaire, ou même Dimitri Colas qui est de loin la plus grosse révélation du film. La réalisation invite au dépaysement et à la liberté, avec cette idée que le monde et l'horizon est sans doute plus agréable que le quotidien au sein d'une famille dont on peine à trouver sa place, mais aussi que l'on peut imaginer l'avenir dans chaque recoins qui ne sont que des trous que l'on peut peindre de notre propre singularité. Contrairement à des films comme Le Petit Nicolas : Qu'est ce qu'on attend pour être heureux ?, la forme et l'aquarelle ne prend jamais le pas sur ce qui est raconté et va accompagné de manière subtile un récit qui est de loin le plus gros point fort du film. On a tout une réflexion sur la manière de retranscrire le réel à travers une forme d'onirisme qui vise à faire abstraction de tout ce qui peut freiner la compréhension des sentiments immenses vécus par les personnages. Il y a tout un jeu ingénieux et purement génial sur la verticalité et les lois de la gravité qui sont influencés par les état d'âme du personnage principal, selon s'il est énervé ou joyeux. Tous ce qui va (littéralement) aider moralement les personnages vont les porter vers le haut, tandis que les contrariétés et la colère amène le monde à chute et tomber vers le bas. Il y a ainsi une logique très minutieuse qui dirige le film et impressionne tant par sa précision que par sa poésie, lesquelles se révèlent de plus en plus belles à mesure que l'on s'y attarde. L'exemple le plus parlant reste le corset, que porte le personnage principal, qui représente moins une entrave à sa liberté qu'une manière qu'ont trouvé ses parents de contrôler l'évolution de son adolescence. Lui qui penche tout le temps, parfois par pur volonté de voir la vie sous un autre angle, il est contraint à porter un corset qui le force à uniformiser son regard avec celui des autres, mais le corset symbolise le traumatisme du manque affectif du personnage principal. D'abord l'handicapant pour rentrer dans le tracteur puis en l'empêchant de dormir le soir (comme un traumatisme qui ne pourrait être guéri qu'en apprenant à vivre avec le corset), le corset va peu à peu s'immiscer dans la vie de ce garçon comme une charge mentale qui l'empêche d'être comme les autres. Pourtant, le garçon va peu à peu apprendre à utiliser ce fardeau comme un outil de reconstruction lorsque vient l'amour et qu'il découvre que le corset lui permet de s'affranchir de certaines règles de vies, d'où le fait qu'il puisse facilement voler dans les magasins. Le corset devient moins un outil médical construisant l'identité qu'un passage difficile de l'adolescence où l'enfant se cherche, fait des erreurs, mais se découvre aussi qui il est. Le film ne tombe jamais dans le manichéisme et n'hésite pas à mettre en avant l'irrévérence de son personnage principal, tout comme la profonde tendresse de ses proches envers lui. La raison est que le film est porté par une histoire profondément personnel, dont on s'amuse à analyser chaque détails qui rajoutent d'avantage de richesses et de singularité. Tout est d'une netteté et d'une maitrise absolument impressionnante... à un point où cela frustre profondément.
Comme rappelé dans l'introduction, j'avais mes craintes quant au passage en solo de Louis Clichy, lui qui était habituellement accompagné sur l'ensemble de ses projets. Ici, même si la direction graphique a été délégué à Cécile Guillard, Louis Clichy s'est retrouvé seul aux commandes, et force est de constaté qu'il peine à sortir d'une certaine zone de confort. On peut ressentir cela dans le rythme et l'absence de temps forts qui auraient pu rendre plus marquant certaines séquences. Le film ne manque pas d'audaces et est fort de proposition, mais on sent une nécessité de ne jamais déborder, toujours rester dans une propreté quasi clinique qui empêche le film de pleinement décoller avec des ruptures de tons. L'un des exemples les plus parlant reste les scènes de relations entre le garçon et la jeune fille, ou encore le climax, qui peut manquer d'onirisme et d'extravagance. On manque cruellement d'instants où, à l'image des personnages, on perdre pied face à la beauté qui nous est proposé. Si certaines sont intéressantes, comme une scène de danse entre la mère et le grand frère ou une scène d'anniversaire, elles sont constamment dans la retenue. Là où le récit parle d'extérioriser ses émotions et de montrer au monde qui on est vraiment, le film privilégie la propreté quasi clinique de son dispositif par rapport à la grandeur des émotions en jeu. Cela se ressent aussi et surtout dans la réalisation qui, quoi que réussit, n'est jamais vraiment percutant. Malgré des inspirations au travail de Sempé sur le dessin des visages, on est souvent dans une forme d'uniformisation qui laissent peu de place aux extravagances, contrairement à des films comme Linda veut du poulet qui, en jouant sur l'irrégularité, arrive à mieux transmettre les émotions de ses personnages. Au niveau des couleurs et du décors, si le dispositif est très beau, il peine très vite à surprendre et à aller au delà de la beauté plastique. Il ne reste que la musique pour proposer des moments d'envol très poétiques à l'orgue, notamment lors d'une séquence dit du "truc cool" qui m'a laissé bouche béante, mais là encore cela suit une partition très millimétré qui peine à nous déstabiliser au point de lâcher une larme. Il faut alors attendre le générique de fin, avec une reprise de Comme un ouragan à l'orgue pour avoir un vrai moment de liberté et de spontanéité... à l'un des endroits les moins risqués du long métrage.
J'ai sans doute l'air d'être extrêmement dur et exigeant, mais cela vient en très grande parti du fait que Le Corset a su viser juste, et que je trouve extrêmement frustrant de ne pas avoir pu être embarqué d'avantage dans un film qui n'a de cesse de démontrer sa maitrise technique, mais qui se révèle très prude et sage lorsqu'il s'agit d'aller jusqu'au bout de ce que le récit propose. La frustration est d'autant plus grande de par les thématiques qui me sont très familiers, que ces dernières réveillent en moi énormément de souvenirs personnels que je n'ai jamais vu aussi bien traité au cinéma, et que je ne pouvais pas espérer autant de sincérités et de tendresses en un seul film. Surement que mon avis saura évoluer par la suite en revoyant le long métrage à tête reposée (même si celle si peine à oublier expérience incroyable et hypnotisante que m'a proposé le film), mais je regrette amèrement de retenir d'avantage la déception à l'admiration. En revanche, je ne peux que remercier Louis Clichy pour sa générosité et sa tendresse qui transpire dans tout son films. C'est une douceur qui m'a profondément touché et dans laquelle je me suis reconnu. J'y admire la sensibilité, la justesse, la tendresse, la beauté... mais sans doute que j'attendais à d'avantage de lâché prise. j'ai frôlé un moment cinéma rare qui changent à jamais les Hommes, et qui m'aurait emporté dans un ouragan d'émotion dont le seul souhait aurait été de ne plus jamais réatterrir.
18/20
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