Curt Siodmak, vétéran des films Universal Monsters, se voit confier l'écriture d’un troisième opus consacré à Dracula. Lorsqu’on lui confie le projet d’un nouveau film autour de Dracula, il choisit de prendre une direction légèrement différente : au lieu de reprendre le personnage principal ou d’explorer la lignée féminine, il décide de centrer l’intrigue sur un prétendu fils du célèbre comte (c’est ce que prétend le titre). Ce choix scénaristique marque une tentative de renouvellement du mythe vampirique, tout en bouclant symboliquement une trilogie amorcée par Universal, bien que l’enchaînement ne soit pas toujours cohérent.
La continuité narrative semble mise à mal avec le script de Curt Siodmak. Non seulement le personnage principal, le comte Alucard (soit Dracula à l’envers), ne s’inscrit pas clairement dans la chronologie des deux précédents volets, mais l’absence d’éléments liant directement ce troisième film aux deux premiers soulève des interrogations. Ajoutons à cela le changement radical d’acteur, une rupture esthétique et interprétative qui accentue l’impression de déconnexion. Ces éléments brouillent la lecture d’une éventuelle trilogie cohérente, et le film semble davantage fonctionner comme une relecture ou une variation libre autour du mythe.
Robert Siodmak, le frère de Curt Siodmak, est appelé pour mettre en scène le film. Il s’agit ainsi sa première incursion dans l’univers des Universal Monsters. La collaboration des deux frères Siodmak, l’un au scénario, l’autre à la réalisation, donne au film une tonalité particulière, entre film noir et fantastique gothique.
En 1943, Son of Dracula sort sur les écrans américains en pleine Seconde Guerre mondiale.
La cohérence de la trilogie Dracula initiée par les Universal Monsters est sérieusement remise en question avec ce film. Présenté comme le fils de Dracula dans les annonces et le titre du film, le personnage central, le comte Alucard (anagramme évidente de Dracula), n’est en réalité jamais explicitement identifié comme le fils du célèbre vampire. Tout dans sa caractérisation laisse entendre qu’il s’agit du Dracula originel, mais réinterprété, comme si on assistait à une redéfinition du mythe plutôt qu’à sa continuité. Cette ambiguïté volontaire ou non engendre des dissonances notables avec les deux films précédents. Le spectateur, surtout rétrospectivement, est contraint de considérer ce film comme un objet autonome, une variation sur le thème du vampire, plutôt qu’une véritable suite.
Plus qu’un film d’horreur classique, il épouse pleinement les codes du film noir naissant. L’ambiance moite et trouble du Sud des États-Unis, les personnages ambigus, les jeux d’ombres marqués, et surtout cette figure féminine fatale au centre de l’intrigue rappellent davantage le thriller psychologique que le cinéma d’épouvante. Le fantastique y est distillé par touches : le vampire se transforme en chauve-souris pour la première fois, les effets spéciaux illustrent sa matérialisation dans les marais du bayou avec une élégance visuelle discrète mais marquante. On est loin des décors gothiques européens : ici, la peur suinte des eaux stagnantes, des regards troubles et des passions morbides.
Lon Chaney Jr. incarne Dracula, ce choix surprend, surtout qu’il était déjà étroitement associé au rôle du loup-garou dans The Wolf Man. L’idée de le faire incarner deux créatures iconiques du bestiaire Universal semblait risquée, voire incohérente. Pourtant, Chaney s’approprie le rôle avec une gravité austère, et surtout, il offre une représentation du comte plus proche du Dracula littéraire : pour la première fois à l’écran, le vampire porte la moustache, un détail authentique tiré du roman de Bram Stoker, mais négligé jusque-là. Moins théâtral que Lugosi, Chaney propose un Dracula plus imposant, plus silencieux, presque reptilien dans sa froideur.
L’histoire revisite le mythe du mariage à travers une approche résolument tragique et subversive. Ce n’est pas simplement un vampire qui séduit une femme : c’est une femme, volontaire et déterminée, qui se donne à la créature pour transcender sa condition humaine. Ce pacte nuptial macabre, où l’amour devient un instrument de pouvoir et de damnation, démantèle l’idéal romantique et sacré du mariage. Le couple est vampirisé au sens littéral et symbolique, et ce qui devait unir devient ce qui consume. On assiste alors à une mise à mort de l’amour conjugal tel que le cinéma classique le représentait, une critique acide des illusions sentimentales.
Le film interroge aussi de façon très moderne le mythe de la jeunesse éternelle à travers le personnage féminin, Katherine. Elle ne devient pas une victime du vampire, mais une figure active de sa propre malédiction : elle choisit l’immortalité, la beauté figée, au prix de son humanité. C’est une proposition cruelle mais terriblement contemporaine : vivre jeune et belle pour l’éternité, mais au prix du sang et de l’isolement. Vieillir, en revanche, c’est se faner, perdre, mourir. Le film, sans insister lourdement, esquisse un questionnement troublant sur la place des femmes, sur la peur du vieillissement, et sur la violence sociale exercée sur leur corps.
Son of Dracula laisse un goût étrange, en délaissant les codes classiques de l’épouvante au profit d’un drame teinté de noirceur psychologique, le film sacrifie en partie l’horreur viscérale attendue. Le frisson pur, celui qui dominait dans le Dracula avec Bella Lugosi, est ici atténué au profit d’une atmosphère plus vénéneuse que terrifiante. Ce glissement n’est pas nécessairement un défaut, mais il éloigne le film de son héritage gothique pour le rapprocher d’un cinéma plus introspectif.