Le Gang (1977) de Jacques Deray, c’est un peu la récréation nerveuse du polar français d’après-guerre, avec Alain Delon en chef de bande au brushing improbable et une brochette de seconds rôles qui pourraient remplir à eux seuls un annuaire du cinéma franco-italien des années 70.
L’action se situe juste après la Seconde Guerre mondiale, à une époque bénie où la police est encore en train de remettre de l’ordre dans ses tiroirs pendant que les voyous, eux, ont déjà repris le travail. Résultat : une série de braquages menés avec une efficacité quasi artisanale, mais filmés avec une précision chirurgicale. Deray connaît son métier : le film est monté au cordeau, sec, tendu, sans gras inutile. Chaque plan va à l’essentiel, et ça file droit, comme un hold-up bien préparé.
Techniquement, on sent le savoir-faire du polar à la française des années 70 : découpage classique mais redoutablement efficace, montage nerveux, surtout dans les scènes de casse, photographie typée, un peu jaunie par le temps, très “années 70”, mais qui conserve une vraie cohérence visuelle. La musique fait le job, discrète, fonctionnelle, jamais envahissante — elle accompagne, elle ne commente pas.
Les scènes marquantes ? Évidemment le casse de la gare, modèle de suspense et de lisibilité, où tout est compréhensible sans un mot de dialogue superflu. Et puis la séquence du commissariat, absolument savoureuse, qui révèle un Delon presque cabotin — chose suffisamment rare pour être soulignée. Le voir avec les cheveux bouclés, teints en noir, c’est un petit plaisir coupable : Delon déguisé, c’est déjà une anomalie spatio-temporelle, alors Delon grimé, c’est presque de la comédie expérimentale.
Parlons-en, de Delon. À cette époque, il est encore au sommet de son pouvoir symbolique : star absolue, producteur, patron de son image. Anecdote amusante : Delon aimait contrôler chaque détail de ses films, mais avec Jacques Deray, il y avait une vraie relation de confiance. Deray savait canaliser Delon sans jamais le brider, et Delon savait que Deray était l’un des rares capables de le filmer sans complaisance excessive. Leur collaboration, c’est un pacte tacite : du style, de l’efficacité, pas de psychologie inutilement bavarde.
Jacques Deray, justement, souvent sous-estimé, est ici dans son élément. Il n’a jamais cherché à révolutionner le cinéma, mais à le faire fonctionner parfaitement. Le Gang n’est pas un film “important”, c’est un film efficace, et c’est parfois bien plus difficile. Deray filme les voyous sans romantisme excessif, mais avec une certaine tendresse ironique : on s’attache à ces malfrats sympathiques, tout en sachant très bien que l’addition arrivera tôt ou tard.
Le casting secondaire est un régal : Xavier Dépraz, Raymond Bussière, Roland Bertin… des gueules, des voix, des présences. À eux seuls, ils donnent de l’épaisseur au film, cette sensation que chaque personnage existe au-delà de son temps d’écran.
Alors non, Le Gang n’est pas un chef-d’œuvre absolu. Il ne cherche pas à l’être. Mais c’est un polar solide, tendu, malin, avec une pointe d’humour noir, une vraie maîtrise technique, et un Delon qui s’amuse — ce qui est toujours un bon signe.
Un film qui ne fait pas de bruit, mais qui avance vite, proprement, et qui, comme ses braqueurs, fait son coup sans rater la sortie.