Un film doux-amer avec une esthétique propre

Je viens de voir Le Goût du saké de Yasujirō Ozu. Mon premier du réalisateur japonais. Et je ne suis absolument pas déçu.


​Ce film est calme, stoïque, mesuré. Tout comme les personnages dans celui-ci.


Bref, rentrons dans le vif du sujet. Ce film a des qualités indéniables : c’est la profondeur de champ, le cadrage et surtout sa composition.

Le film est, en très grande majorité, une succession de huis clos. Ils suivent une dynamique précise, plusieurs plans larges qui vont être utilisés plusieurs fois dans la même scène, ils sont entrecoupés par quelques gros plans sur les personnages. Ça paraît simple, mais chaque plan a une idée qui suit la scène, un élément placé dans le décor va montrer quelque chose. Ces mêmes plans sont répétés comme pour montrer la monotonie de cette vie, sa formalité. De plus, ce choix de mise en scène permet de nous faire voir toutes les actions sous un jour neutre. Par ici, j’entends que l’absence d’effet superflu nous met dans une ambiance terre-à-terre, ce sera une expérience humaine. Pour illustrer, l’exemple parfait : après la scène d’introduction, on a un plan simple sans dialogue devant un poste de télévision, rien d’autre pendant 30 secondes. Et encore, ce film est découpé par des plans d’une demi-minute, montrant tout simplement l’atmosphère, l’ambiance d’un espace, jamais de passants ou d’humains, juste du son et une image neutre, des pillow shots. On a ici un cinéma qui fait presque dans le rapport simple de la réalité. Ce rapport simple à la réalité est aussi montré par une musique très sporadique, qui évite de trop sublimer le film par sa présence et de garder sa direction artistique.

Et pour en revenir, voilà un résumé de la vie de notre personnage : on suit un homme veuf, qui vit avec sa cadette et son benjamin. Pendant le film, il va montrer la volonté de marier sa fille pour ne pas finir comme un ami proche de lui (homme d’âge mûr, veuf vivant seul avec sa fille célibataire).


​C'est ici que le titre devient important, le titre japonais étant littéralement : Le Goût du poisson-couteau d'automne, ou en anglais : An Autumn Afternoon. Ici, ce titre nous indique quelque chose de très important. L'automne en littérature signifie souvent le passage à l'âge mûr, la prise de conscience du temps qui passe, une beauté douce-amère et une acceptation du destin. On retrouve tous ces ingrédients ici : un homme, dans la cinquantaine ou le début de la soixantaine, accepte son destin et sacrifie son confort pour l’épanouissement de sa fille. C’est quelque chose de montré visuellement, par la couleur : ce vert plat omniprésent, par la composition : un film presque en quadrillage avec des pièces rectangulaires ; tout cela montre un monde plat mais qui trouve son charme qu’on apprend à accepter et à aimer, tout comme le personnage principal. Narrativement, on voit aussi l'illustration d'une époque qui change, du temps qui passe. C’est quand on voit le personnage principal qui rencontre un ancien subordonné dans l’armée, ils sont pris d’un élan nostalgique et patriotique. Mais on voit que le protagoniste montre déjà un relativisme : il apprécie la défaite du Japon impérial et refuse un simple chauvinisme. Dans cette même discussion, on a une citation intéressante :

- Qu'est-ce qui se serait passé si le Japon avait gagné ? (...) On serait tous les deux à New York si on avait gagné la guerre. Pas dans ce bistrot, dans un vrai bar américain. Depuis la défaite, les jeunes [Japonais] n’écoutent que de la musique américaine. Si on avait gagné la guerre, ce serait [les Américains] qui joueraient du shamisen.

​Cette discussion ici représente le choc entre deux époques, l'ancien Japon impérial et le nouveau Japon en plein dans la mondialisation et cosmopolite. Le personnage principal qui écoute ceci rétorque un simple : « On a bien fait de perdre », encore une preuve de ce relativisme. Or en plus, on voit directement cette adaptation du Japon dans un « American way of life », c’est quand les enfants du protagoniste achètent un burger (élément qui est volontairement mis en avant mais qui paraît en premier lieu innocent et sans réel but), encore quand le fils du protagoniste achète des clubs de golf MacGregor (encore un élément anodin sur lequel on s’attarde). Il y a aussi un fort contraste des couleurs, chez les plus jeunes les maisons et vêtements sont plus colorés en opposition au vert omniprésent. En bref, Ozu ici nous montre un élément personnel, celui du temps qui passe pour un hommage, et le recalque à une échelle nationale, ce changement et cet automne ne sont pas qu’un symptôme personnel mais une épreuve ici pour le Japon. Le père et son groupe d’amis représentant le vieux monde et la jeunesse ce renouveau.



​Aussi, j'avais un détail à traiter. Ce film est-il si patriarcal ? Pas dans le sens où le réalisateur l’est ou même que c’est la volonté du film, ou que les personnages sont patriarcaux. La femme est décrite presque comme appartenant au père avant le mariage et le père la transmettant au mariage. Je ne pense pas qu’Ozu ait voulu ça comme effet. La place des femmes est souvent minimisée, même si centrale. Leur vie tourne autour du mariage, opposée à la « vieille fille ». Je pense que c'est plutôt un symptôme de son époque ou alors de la société japonaise, mais ça n'enlève rien à la qualité du film.



​En conclusion, un très grand film, qui lie les maux d’un homme à ceux d’un monde qui change.

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