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Yellow Brick Lane.
Finalement peu connu en Europe en dehors de son oeuvre fondatrice, l'univers de L. Frank Baum, le créateur du "Magicien d'Oz, est une véritable institution aux USA, ayant donné lieu à une longue...
le 15 mars 2013
Qui est le film ?
Sorti en 1939, moment où l’Amérique tente encore de sortir de la Grande Dépression et sent déjà l’odeur de la guerre, Le Magicien d’Oz est une machine à rêver que la MGM a façonnée pour répondre aux angoisses d’une époque et aux désirs simples du public : voir plus grand que la vie mais y revenir sans heurt, offrir l’évasion la plus totale puis rappeler que l’essentiel se trouve dans un foyer de bois. La fable de Dorothy, arrachée au Kansas pour atterrir dans un écrin chromatique saturé de couleurs, apparaît ainsi comme la synthèse parfaite du cinéma d’alors : spectaculaire, musical, moral, et conscient de sa propre puissance illusoire.
Que cherche-t-il à dire ?
Derrière son éclat de conte universel, Le Magicien d’Oz cherche à montrer/dire comment un monde transforme ses inquiétudes en figures simples : une sorcière, une route, un magicien, des rencontres. Ce que Dorothy traverse n’est pas seulement une échappée merveilleuse, mais la mise en forme d’une instabilité collective que l’imagination convertit en épreuves initiatiques. Le film expose avec une limpidité bouleversante la manière dont les peurs intimes et les angoisses sociales se déposent dans des gestes, des chansons, des images. Si Oz s’ancre si profondément dans la mémoire culturelle, c’est qu’il montre comment un récit partagé peut faire tenir ensemble un monde qui vacille.
Par quels moyens ?
Le film suit l'architecture classique du conte d’épreuve : départ, compagnonnage, épreuves, confrontation et retour. Mais Baum et Hollywood superposent à cette ossature une logique morale. Chaque compagnon (l’Épouvantail, le Bûcheron de fer, le Lion lâche) est une figure archétypale : cerveau, cœur, courage. La quête de Dorothy devient un trajet d’apprentissages. L'épreuve extérieure (battre la Sorcière) révèle la ressource intérieure (les qualités déjà présentes chez chacun). Le retournement final (le dévoilement du magicien imposteur) transforme l’idéal messianique en une critique douce du pouvoir de représentation : l’autorité qui parle avec des machines est moins importante que la reconnaissance mutuelle entre individus.
Le dispositif formel du film est sa façon de rendre visible l’écart entre réel et merveilleux. La bascule (la maison qui atterrit, puis l’explosion de couleurs du pays d’Oz) est plus qu’un tour technique. Le sépia ancre la réalité domestique, l’épreuve économique, la « vie simple ». La tornade, les matte paintings, les maquettes, les maquillages et les trucages optiques : tout cela construit la tactile matérialité du rêve. Ces procédés rendent Oz palpable. Ce choix a une conséquence décisive : Oz n’est pas crédible parce qu’il est “réaliste”, mais parce qu’il est fait de main d’homme. Le rêve, ici, est manufacturé. C’est cette matérialité, presque artisanale, qui permet au spectateur d’y croire encore aujourd’hui.
La musique, dans Oz, agit comme un moteur qui réoriente le regard avant même que l’image ne s’en charge. « Over the Rainbow » ouvre le film comme on entrouvre une fenêtre trop longtemps fermée. Cette chanson, qui semble si légère, est en réalité la charnière du récit, le point exact où l’histoire bascule de l’ordinaire vers l’inattendu. Les autres numéros (les Munchkins qui piaillent en chœur, l’Épouvantail qui s’essaie à la pensée en dansant, la procession vers la Cité d’Émeraude qui se prend pour un défilé de mode légèrement ivre) transforment le film en opéra populaire, un espace où l’image avance réellement parce qu’elle est portée, presque soulevée, par la mélodie.
Le Magicien d’Oz demeure fascinant parce qu’il accueille naturellement plusieurs niveaux de lecture, comme s’il avait été conçu pour abriter plusieurs films en un seul. Oz peut être lu comme un paysage intérieur, où la route jaune trace une voie d’individuation et où chaque compagnon incarne une part du sujet à réunifier. Il peut aussi être compris comme fable américaine, mêlant désir de mobilité, réponse à la crise et rêve d’un retour réparateur. Le film se regarde enfin lui-même : Oz comme Hollywood, le Magicien comme artisan masqué de l’illusion, la Cité d’Émeraude comme vitrine du spectaculaire. Une lecture féministe révèle l’ambivalence du récit, entre Dorothy qui avance par la force du lien et la Sorcière de l’Ouest sanctionnée pour un pouvoir trop visible. Cette pluralité n’a rien d’un surplus : elle découle de la façon dont le film organise ses symboles autour de notions suffisamment larges pour accueillir des interprétations.
Le film joue avec l’ambiguïté finale : Oz fut-il un rêve de Dorothy ? L’ellipse qui ramène au Kansas et sa phrase « it was all a dream » pose la question de la vérité du récit. Mais cette question est faussement binaire. Le film suggère plutôt que les deux mondes se répondent : le monde « réel » contient les mêmes structures affectives que le monde « merveilleux ». Ainsi la morale n’est pas : la réalité est supérieure au rêve, mais : la valeur des expériences tient à l’effet qu’elles produisent sur le sujet.
Où me situer ?
Je regarde Le Magicien d’Oz avec un émerveillement qui ne faiblit jamais. J’y vois un geste technique d’une audace folle, une machine à rêves qui assume ses coutures et les transforme en splendeur, mais surtout l’émotion bouleversante d’une bande qui traverse ses peurs comme on franchit les mondes. Et Hollywood, à cet instant précis de son histoire, fabrique un mythe en pleine conscience de son propre artifice, révélant son atelier tout en érigeant ses miracles.
Quelle lecture en tirer ?
Ce que le film transmet, à force de contradictions assumées, c’est l’idée qu’un récit n’a pas pour fonction de nous extraire du réel, mais de nous y reconduire autrement. Oz n’annule pas le Kansas. Lorsque le film referme son cercle, lorsqu’elle revient « chez elle », la question n’est plus de savoir si l’aventure fut rêvée, mais ce qu’elle a modifié : la perception, les liens, la conscience de soi. En somme, le cinéma peut créer des mondes qui nous changent, mais la transformation la plus profonde réside dans la façon dont nous revenons à nous-mêmes après le spectacle.
Créée
le 25 oct. 2024
Modifiée
le 19 nov. 2025
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