Adilkhan Yerzhanov tourne plus vite que son ombre et le calendrier de sorties de ses films ont bien du mal à suivre son rythme frénétique. Mais ce qui est certain, à chaque livraison du cinéaste du Kazakhstan, c'est d'avoir toujours quelque chose de neuf à découvrir, tout en reconnaissant l'essence de son style, à la fois lent et fulgurant, ce qui est tout de même proche du grand écart. Le Maure de Karatas nous transporte cette fois dans un univers urbain, où tout semble déshumanisé, et dans lequel un héros plus muet que dans un western italien semble escorté par une armée des ombres, dans sa fonction de justicier dans la ville, protecteur de la presque veuve et de l'orphelin éventuel, dans un marais fétide de corruption et de violence. Le sens de l'absurde du réalisateur s'est un peu évaporé, mais pas sa radicalité ni sa poésie, qui là encore n'ont rien de contradictoire chez lui. Le film devient l'un des plus fascinants de Yerzhanov, quasi hypnotique, dans un récit qui emprunte autant au polar qu'au western ou au fantastique. Sans oublier son caractère social, dominé par des représentants armés du pouvoir qui ont toute latitude, fruit de l'héritage soviétique, pour faire régner leur loi qui est celle de la terreur et des compromissions. Dense et lapidaire, tel est ce dernier (ou avant-dernier ?) long métrage de celui qui ne peut seulement se résumer à l'étiquette de Kaurismäki d'Asie centrale.