(Je vous recommande de ne lire ma critique qu’après avoir vu le film)
Quel objet singulier et radical que le « Retour «, dont l’objectif est de produire en nous spectateurs de la frustration !
Mais quel type de frustration au juste ?
Pas la frustration synonyme de déception devant une œuvre qui ne tient pas ses promesses, non, la frustration EN TANT QU’ÉTAT DANS LEQUEL LE FILM VEUT NOUS TRANSPORTER. Et de fait, Zviagintsev nous frustre sciemment dans le sens où durant la première partie de son récit, il pose des questions auxquelles il ne répond pas dans la seconde.
Qui était ce père ?
Aimait-il vraiment ses enfants ?
Que contient cette étrange cassette qu’il déterre au milieu du film ?
Autant de questions auxquelles Zviagintsev ne donne pas de réponses.
Dans le cinéma, la volonté de frustrer le spectateur est somme toute assez rare mais pas inexistante, la frustration étant la meilleure façon d’utiliser l’imagination du spectateur au profit d’une œuvre. Qu’on songe à la conclusion de « Memory of murder », à la conclusion de « Zodiac ». Dans un premier temps on est déçu de l’absence de réponse. Dans un second temps on comprend que ces fins ouvertes sont les plus fascinantes qui soient, la potentialité d’une infinité de réponse étant plus riche que l’effectivité d’une seule. D’ailleurs combien sont décevants souvent les dénouements qui expliquent tout, qui prennent soin de mettre la lumière sur la moindre parcelle de mystère. Tout ça pour ça !
Mais dans le cas du « Retour », la frustration est d’une autre nature. Elle devient l’élément central du film et là nous basculons dans une autre catégorie de frustration, il ne s’agit plus de la frustration du thriller mais en quelques sortes de la frustration ultime : la frustration métaphysique. Et de fait, la frustration est le sentiment métaphysique par excellence, l’absence de réponse étant une caractéristique essentielle de la condition humaine.
Y a t il un dieu ? Est il bon ? Nous aime-t-il ?
Le propre de notre existence est qu’elle ne nous fournit pas les connaissances pour répondre à ces questions. Nous sommes dans la situation de ces deux enfants à la fin du film. Que doivent ils penser de leur père ? Doivent-ils l’honorer ?
Les vieilles photos et le témoignage de la mère font office d’évangile. Ces éléments laissés à leur disposition sont lacunaires et destinés à des exégèses sans fin car vouées à l’incertitude.
Bien sur, le « Retour » est filmé d’une façon ouverte, telle que toute liberté d’interprétation du personnage du père est donnée au spectateur. Que représente-y-il ? Dieu ? La patrie ? La tradition ? Toutes ces choses à la fois ? Voyez-y ce que vous voulez.
Mais quoiqu’il en soit, il parait difficile de se contenter de l’interprétation du premier degré. Le film cache autre chose. Et c’est bien ce qui lui donne ce pouvoir unique de fascination.