Depuis la pandémie de Covid, les exploitants attendent davantage le retour des spectateurs que celui des projectionnistes. Pourtant, sans gardien de phare, que reste-t-il à voir ? Chez Orkhan Aghazadeh (réalisateur azerbaïdjanais), c’est bien la figure du projectionniste — ce passeur oublié — qui retrouve sa place. Le cinéaste s’inscrit ainsi dans une lignée : celle de ces films qui font du cinéma leur sujet même. On songe à Cinéma Paradiso, dont l’affection populaire avait touché bien au-delà des cinéphiles, et à Spectateurs ! de Desplechin, qui, à l’inverse, ne s’était adressé qu’aux convertis, sans franc succès. Avec ce premier long-métrage, Aghazadeh trouve une voie médiane par le documentaire : il célèbre la magie du cinéma sans l’enfermer dans la nostalgie.


Le film s’ouvre sur une ascension dans la brume : un vieil homme (Samid) tire un cheval sur lequel est dressé un jeune homme, ordinateur ouvert afin de capter du réseau. D’emblée, tout est dit — l’élan du rêve et le poids du réel. Là-haut, ils tenteront de commander une lampe de projecteur. C’est à Sym, dans un village reculé des montagnes talyches, entre Iran et Azerbaïdjan, qu’un ancien réparateur de télévision s’échine à remettre en marche un vieux projecteur soviétique pour offrir à son village la joie d’une projection.


Embarqué dans cette aventure, tandis que plus de cinquante ans les sépare, le jeune cinéphile Ayaz transforme cette entreprise en rencontre. Entre eux se noue un lien que l’on ne peut s’empêcher de rapprocher de la paire de Cinéma Paradiso : l’un incarne la mémoire, l’autre la promesse. Mais ici, la nostalgie se double d’une blessure : Samid a perdu son fils, mort d’un accident à Bakou sur un chantier. Ce deuil irrigue le film tout entier, donnant à la relation avec Ayaz une tendresse discrète, une profondeur silencieuse. Dans la nuit, Samid lui confie : « La nuit, c’est intolérable. Je me sens seul. » Ce manque, cette solitude, le cinéma vient la peupler de sa lumière composée de multiples fantômes. Projeter, c’est aussi faire revenir ceux qu’on a perdus.


Mais Le Retour du projectionniste est loin d’être un film pour cinéphiles nostalgiques : il s’attache aux visages, aux gestes, à la communauté qu’il filme. Le regard d’Aghazadeh reste ouvert, attentif à la vie du village autant qu’à la fiction qui s’y invente. Le cinéma y surgit comme un acte de partage, non comme une célébration autoréférentielle. Le film touche, justement parce qu’il filme ce qui résiste — le climat, la fatigue, la lenteur, les discussions, les petits arrangements du quotidien, une lampe qui n’arrive jamais. La mise en scène, d’une grande justesse, conjugue la rigueur documentaire et la douceur fictionnelle. Les cadres sont précis, composés, traversés par la vie ; les visages sont filmés comme des paysages, à distance juste. Plusieurs scènes concentrent la beauté du film comme celle où Samid et Ayaz rejouent des bruitages de cheval ou de bataille, recommençant à cause de la pluie, d’un moustique et de chants d’oiseaux. Le cinéma ici n’est plus industrie, mais artisanat patient, un art de la réparation — de l’image, du son, et peut-être de soi.


Le cinéma, là-bas comme ici, apparaît comme l’un des derniers espaces de démocratie tangible. Dans les réunions où les habitants débattent du film à projeter, de ce qu’il faut couper ou conserver de la pellicule — bien que cela soit aussi sujet à discussion — « pour protéger femmes et enfants » de scènes ni plus ni moins que romantiques —, dans le geste d’une toile cousue à la main, se rejoue l’idée même de communauté. Se rassembler, discuter, choisir, puis regarder ensemble dans la même direction : c’est là que le film trouve sa portée politique, discrète mais décisive.


Dans ce recoin du Caucase, Aghazadeh filme la renaissance d’une lumière qui éclaire plus qu’un écran : un territoire, une mémoire, un désir de cinéma partagé. Mais cette lumière, fragile et vacillante, ne se veut pas fable. Elle dit aussi la condition du cinéma d’aujourd’hui : condamné à se réinventer dans les marges, à renaître là où on ne l’attend plus, entre deux coupures de courant et un faisceau de lampe retrouvé. Le Retour du projectionniste ne rêve pas d’un âge d’or ; il rappelle, plus sobrement, que le cinéma persiste moins par miracle que par obstination — celle des gestes, des voix et des regards qui refusent de s’éteindre.


Critique illustrée à lire ici : https://movierama.fr/le-retour-du-projectionniste-lesprit-des-lumieres/

Pout
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le 23 févr. 2026

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