Il en faut, des gestes de cinéma aussi grands et généreux, capables d'amener un territoire, ses à-côtés, ses communautés et leurs hors-champs, tout en gardant une ligne directrice. Car si Le rire et le couteau est déjà un formidable film sur la Guinée-Bissau - pays que l'on ne voit que si rarement sur nos écrans -, c'est aussi un film fascinant sur le Portugal (ou plutôt son emprunte sur le territoire) et, si l'on remonte encore plus loin, le Brésil (une autre emprunte).
Il y a peut-être cinq ou six films à voir ici, et pourtant l'ensemble tient, en partie grâce au montage qui est assez exemplaire de fluidité, permettant d'accompagner le personnage principal - Sergio - sur sa mission pour une ONG. De partir de cette donnée et de la traiter comme un arc narratif naturellement lié à tout le reste, jamais trop écrit ou dirigiste dans son enchaînement, toujours vivant grâce à toute la constellation qui finit par se créer autour de lui. Car si la partie sur les organisations humanitaires est déjà passionnante (elle aussi très rarement filmée), le long-métrage démultiplie les intrigues et sous intrigues, permettant à tant de personnages intéressants de naître au cœur de situations très variées.
Il y a les nouveaux riches qui surfent sur l'opportunité offertes par ces ONG, bouffés pas le capitalisme, organisant des fêtes que ne renieraient pas les bourges américains, ces soit-disant "addicts au boulot" qui ne vivent que de soirées et de beuveries, quand ils ne courent pas sur des tapis à la salle de sport. Il faut voir ces chefs de startup bien pensants qui s'adonnent à des discours sur le contexte colonial du pays, croyant renverser un état de fait avec leur richesse de pacotille et leur bonnes actions. Il faut voir cette scène où notre personnage, sorte de caméléon qui peut se fondre à peu près dans n'importe quelle atmosphère ou groupe socio-culturel, se réveiller, enfin, et refuser un chèque de son patron pour bâcler le travail - et ne pas trop déborder surtout. Tout le hors-champs atour du prédécesseur de Sergio sur la mission apporte également beaucoup à cette partie de l'intrigue et instaure une vraie tension dans plusieurs scènes.
Il y a aussi toutes ces communautés qui peuplent les soirées queer dans lesquelles Sergio va parfois danser - ces soirées qui cimentent réellement ses attaches au pays. Et si tout part de cette rencontre à priori fondatrice avec cette fille aux multiples perruques et identités - Diara -, vient bientôt se greffer aussi son tout aussi ambigu ami - Gui -, puis tout un monde de la nuit. Après peut-être 45 minutes de film, Diara et Gui parient sur qui pourra se taper le petit Sergio en premier. Tout ça est tellement vivant et fort. Il n'y a jamais de réflexion sur la sexualité du personnage principal, sur sa psychologie, ses doutes ou bien même sur les problématiques engendrées par un potentiel triangle amoureux. Mieux, il y a enfin une bonne scène de plan à trois dans un film, où complicité et respect sont enfin présents. Voilà tout ce que l'on veut : du désir, de l'action, des gestes de sincérité. Que cette légèreté fait du bien.
Il y a cette communauté des chantiers, très attachée à ses racines, à ses habitudes et son identité (pour ne pas dire raciste, au détour d'une conversation), donnant lieu à une séquence à la fois terrible et absurde, où un ouvrier manque de massacrer Sergio pour une histoire de sardines congelées. Plus tard, toute cette bande va noyer sa nostalgie dans un strip club. Sergio ramène une TDS dans une chambre (ou vice-versa), mais refuse d'aller plus loin. La scène pourrait être dérangeante, mais il en résulte un dialogue passionnant et un instant déconcertant, drôle et excitant à la fois. Voir la bonne conscience occidentale de Sergio se craqueler sous nos yeux, lui qui d'habitude était la personne évitant tout conflit, se fondant partout, c'est aussi perdre notre vernis de spectateur "conscient", et c'est assez fort.
Il y a bien évidemment aussi, les communautés guinéennes, déjà bien riches entre peuls, malinkés et soussous, et par dessous lesquelles il faut compter celles de Bissau, qui ne bénéficient pas des mêmes infrastructures, ni des mêmes aides. La disparité de ce côté là est aussi formidablement bien amenée dans le film avec tout une partie finale sur un voyage en pirogue à travers plusieurs villages, transportant le film dans des recoins documentaires saisissants, qui démontrent toute la patience et le temps que ce film a demandé.
Car il ne s'agit pas seulement d'un film d'initiation pour Sergio (double du cinéaste portugais) qui découvre les travers du système humanitaire, c'est aussi une déclaration d'amour pour un pays et ses habitants, le résultat de plus de quinze ans de voyages et de vie sur place, à écouter les gens, et cela se ressent particulièrement dans le final, où tout pourrait se résumer à une dernière échappée. Tout est là, dans ce vertige des possibles : cet homme qui laisse tout derrière lui et part pour se fondre dans une masse protéiforme, vers tous ces possibles que l'on ne pourra jamais qu'entrapercevoir en 3h30.