Bienvenue sur Ciné-Sophia, toi qui ne prends ni le cinéma ni la philosophie tout à fait au sérieux, tout en prenant les deux très au sérieux. Aujourd’hui, on dégaine un monument du cinéma japonais : Le Sabre du mal (Dai-bosatsu tōge) de Kihachi Okamoto. Rangez vos certitudes, gardez votre katana au fourreau et préparez-vous à découvrir qu’entre un philosophe et un maître d’armes, il n’y a parfois qu’une différence : le premier découpe des concepts, le second tout le reste.
Il existe des films où le héros sauve le monde. D’autres où il sauve son âme. Dans Le Sabre du mal, Kihachi Okamoto préfère une troisième voie : il regarde un homme perdre les deux avec une efficacité remarquable.
Ryunosuke Tsukue (Tatsuya Nakadai) est sans doute l’un des personnages les plus antipathiques du cinéma japonais.
Il tue sans colère, sans plaisir apparent, sans véritable raison. Il traverse le monde comme une équation dont le seul résultat est un cadavre supplémentaire. On chercherait chez lui le traumatisme fondateur, l’enfance difficile ou le syndrome du méchant mal compris ; Okamoto répond avec une élégance désarmante : pourquoi faire compliqué quand le mal peut parfaitement fonctionner tout seul ?
Saint Augustin définissait le mal comme une privation de bien. Ryunosuke semble avoir pris cette définition comme un objectif de carrière.
On pense évidemment à Hannah Arendt et à sa célèbre « banalité du mal ».
Certes, Ryunosuke n’est pas un petit fonctionnaire zélé remplissant des formulaires d’extermination. Il préfère les katanas aux tampons administratifs. Mais il partage avec les monstres ordinaires décrits par Arendt une caractéristique inquiétante : il ne réfléchit jamais. Il agit. Le sabre pense à sa place.
Pendant ce temps, Immanuel Kant est probablement en train de faire une syncope dans sa tombe. Son impératif catégorique exige que chacun traite autrui comme une fin et jamais simplement comme un moyen.
Ryunosuke, lui, traite autrui comme un obstacle décoratif.
Si Kant rêvait d’une morale universelle, Okamoto filme un homme qui semble persuadé que l’univers entier est un dojo privé.
Mais le film dépasse rapidement la simple réflexion morale pour rejoindre Friedrich Nietzsche. Non pas le Nietzsche caricaturé des posters de salle de sport — « sois fort », « écrase tes ennemis », « deviens un alpha » — mais celui qui constate que lorsque les anciennes valeurs s’effondrent, rien ne garantit que l’homme deviendra meilleur. Le vide laissé par Dieu peut être rempli par la création… ou par un massacre.
Ryunosuke ressemble à un surhomme conçu par quelqu’un qui n’aurait lu que la quatrième de couverture d’Ainsi parlait Zarathoustra.
Le plus fascinant est qu’Okamoto refuse constamment de transformer son assassin en héros romantique. Contrairement à tant d’antihéros modernes, Ryunosuke n’est jamais cool. Il est vide. Son extraordinaire talent au sabre n’est pas une qualité mais une prison. Plus il maîtrise la violence, moins il semble exister autrement qu’à travers elle.
C’est ici que surgit Arthur Schopenhauer, éternel pessimiste de service. Pour lui, le monde est dominé par une volonté aveugle qui pousse les êtres à désirer, lutter et souffrir sans fin. Ryunosuke est peut-être l’incarnation la plus élégante de cette volonté : une pulsion de destruction qui continue simplement parce qu’elle continue. Il n’y a même plus de victoire possible, seulement la répétition mécanique du coup suivant.
Et puis arrive cette fin hallucinée où le film semble sombrer dans un cauchemar expressionniste. Les fantômes s’accumulent, les victimes reviennent, le réel se fissure. On ne sait plus très bien si l’on assiste à un duel ou à l’effondrement psychique d’un homme qui découvre un peu tard que les morts ont une excellente mémoire.
Même Sigmund Freud regarderait la scène en murmurant : « Voilà un retour du refoulé qui manque singulièrement de subtilité. »
La véritable réussite d’Okamoto est là. Il ne demande jamais si Ryunosuke est coupable ou innocent. La question est devenue sans intérêt. Il montre simplement ce qui arrive lorsqu’un homme cesse progressivement d’habiter sa propre conscience. Le mal n’est plus une décision ; il devient une manière de respirer.
Au fond, Le Sabre du mal pose une question que la philosophie ne cesse de reformuler depuis vingt-cinq siècles : comment un être humain devient-il un monstre ?
Okamoto apporte une réponse d’une sobriété presque offensante : un coup de sabre après l’autre.