Le mythe est hors du temps : c’est une figure qui, par sa puissance, sa capacité à marquer les esprits, survit à son époque et se loge dans l’imaginaire collectif au point d’occulter tout ce qui pourrait l’ancrer dans un écrin périssable.
Hannibal Lecter appartient indiscutablement à cette catégorie : psychopathe raffiné et redoutable psychiatre, homme de goût ravi de dégoûter ce qui resteront dans le carcan étroit de la morale, il navigue, serein, des coudées au-dessus de ceux qui l’étudient, noyés dans leur théories, engoncés dans leur système et rivés à leurs représentations.
Afin de parfaire l’iconisation de cette figure, l’adaptation cinématographique ménage quelques trouvailles : cette cellule en verre, la cage au sein d'un hôtel rococo, le regard intense d’Anthony Hopkins au sommet de son art, et un arsenal d’entraves faciales qui, loin de rendre la créature inoffensive, renforcent considérablement son aura cannibale.
Le duo avec la jeune Clarice (Jodie Foster) fonctionne par contrepoint : l’aspirante agent du FBI avide de faire ses preuves face aux vicieux roublard, la timidité téméraire face au double discours, et un point de convergence : le désir féroce d’extorquer des vérités que l’autre cherche à cacher.
Cette alchimie, portée par l’interprétation impeccable des comédiens, alimente considérablement l’intensité d’un polar porté par quelques scènes jouant habilement des fausses pistes, comme l’arrivée du FBI à la porte du suspect ou la fuite masquée de Lecter.
Et puis, c’est à peu près tout. Revoir ce film 30 ans après ne lui rend en effet pas vraiment service, et révèle tout ce que l’air du temps a d’éphémère. Une esthétique paresseuse, des insistances pesantes par une caméra allant ostensiblement chercher les indices ou les signes supposément effrayants, notamment dans cette visite finale de la maison qui semble se transformer en véritable train fantôme, une bande originale pompière alourdissent considérablement l’ensemble. Sur le plan de l’écriture, les mêmes pesanteurs émergent : des figures assez caricaturales (le psy un brin sadique pour renforcer l’empathie coupable pour la figure du monstre, la rigide figure du père en agent mentor) s’imposent dans une enquête très linéaire, qui, à bien y réfléchir, est plutôt bancale.
Car si le duo entre Clarice et Hannibal constitue le cœur du film, celui-ci n’est en réalité que secondaire, l’enquête se concentrant sur un autre tueur en série qui fait pâle figure, sorte de conglomérat de signes immoraux (nazi, piercings, déviances sexuelles, attrait pour la peau et les coléoptères) sans aucune unité, et dont on se désintéresse avant de comprendre qu’il occupera pourtant le devant de la scène dans toute la dernière partie.
Nul besoin de hurler sa douleur pour autant. Le temps va repasser, les parties émergées de ce film qui est le troisième et dernier à ce jour à avoir remporté le Big Five aux oscars (soit les 5 majeurs, film, réalisateur, scénario, acteur et actrice, mais reconnaissons que l’année fut un peu pauvre) vont gentiment s’enliser. Et ses morceaux de choix resteront en mémoire, rejoints par son ainé, ce film un peu oublié et pourtant fabuleux qui vit la naissance de Lecter au cinéma, Le Sixième Sens de Michael Mann.
(6.5/10)