Présenté à Cannes 2025, The History of Sound prolonge chez Oliver Hermanus son goût pour les identités fragiles, transposées cette fois dans l’Amérique des années 1910 où Paul Mescal et Josh O’Connor incarnent deux étudiants chargés de collecter des chants populaires. Mais à mesure que le film déroule ses thèmes (histoire du son, mémoire des voix, trajectoire queer) Hermanus semble les empiler plutôt que les incarner, les laissant se dissoudre dans un auto-commentaire constant. De cette accumulation naît un récit qui souligne beaucoup et assume peu, et qui finit par maintenir le spectateur dans un flottement où l’enjeu véritable ne se laisse jamais saisir.
Le film s’ouvre sur une idée puissante - « voir » le son - qui pourrait engager une véritable réflexion sur la matérialité des voix et la possibilité d’une écoute visuelle. Mais Hermanus ne transforme jamais cette promesse en geste de cinéma : aucune invention plastique, aucune recherche formelle ne vient répondre à l’intuition inaugurale.

Cette même retenue traverse la relation entre les deux protagonistes, annoncée comme une romance mais constamment maintenue à distance. Pas de premier baiser, pas de trouble, pas de geste qui viendrait fissurer la surface narrative : la passion reste une abstraction. En refusant de filmer la chair, Hermanus affaiblit la dimension queer du récit, comme s’il préférait une amitié sublimée à une histoire d’amour assumée.. En restant dans l’ellipse, le film rend abstrait ce qui aurait pu être son cœur battant.

Le paradoxe du film tient à ce décalage constant entre ce qui est dit et ce qui est vécu. Les personnages multiplient les discours sur l’écoute, la mémoire, le désir, mais ne se confrontent jamais à ce qui brûle réellement : la guerre, la sexualité, la dépossession culturelle. Tout demeure en marge, réduit à des allusions. On sort avec l’impression d’avoir entendu beaucoup d’idées, mais d’avoir traversé peu de scènes où ces idées se mettent en scène.

La photographie de Dynan enveloppe le film d’une patine sépia et de textures poussiéreuses qui cherchent à inscrire le récit dans une mémoire d'antant. Cette cohérence plastique existe mais entransformant chaque plan en objet patrimonial, l’esthétique confère au film une allure de musée, où la beauté devient immobilité.

Ce qui finit par peser, c’est l’air d’autosatisfaction qui traverse l’ensemble. Hermanus filme comme s’il tenait déjà son grand film sur l’écoute et la mémoire, multipliant les plans appliqués et les silences appuyés. Mais derrière cette solennité, l’ennui s’installe. Le film se contemple plus qu’il ne se construit, jusqu’à s’épuiser dans sa complétude.

En fin de compte, The History of Sound peine à donner au son la présence concrète qu’il revendique. En privilégiant une abstraction lyrique au détriment de l'image, des corps, des gestes et des instruments qui font naître la musique, le film détache les chants de toute source tangible et affaiblit la portée de son projet. Cette dématérialisation progressive conduit le récit à se refermer sur lui-même, laissant l’impression d’une œuvre qui s’épuise dans sa propre contemplation.

cadreum
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le 10 sept. 2025

Modifiée

le 25 févr. 2026

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