Charles Laughton joue un commerçant sans histoire. Sauf qu'il a une femme. Un vrai dragon, comme on dit. Le genre dont on se dit qu'on aurait envie de la tuer, à force. Et c'est justement la tentation. Il résiste, et résiste encore. Mais lorsqu'elle jubile à l'idée de faire du mal à celle qu'il aime, notre commerçant passe à l'acte.
Il y a dans le suspect quelque chose d'un peu malicieux : l'idée que Charles Laughton ne joue pas un criminel, c'est juste les circonstances qui l'amènent à tuer. Ce genre de questionnement moral, même s'il est finalement assez simpliste, n'aurait pas dû passer la censure du code Hays. C'est l'une des clauses de ce code puritain, qu'on ne doit pas se prendre de sympathie pour les criminels. Imaginez l'exemple que cela fournit à une population saine, mais tellement impressionnable!
Or le personnage interprété brillament par Charles Laughton est plutôt sympathique. Bien sûr, il ne dédaigne pas les actions intéressées, et si une jeune femme semble en détresse, il ne répugne pas à s'insinuer dans ses bonnes grâces. Tout en lui rendant réellement service par ailleurs, en tout bien tout honneur. Mais qui osera dire qu'il n'avait pas une idée derrière la tête, et qu'une soudaine proximité dans une salle de cinéma n'est pas pour lui déplaire?
En même temps, il faut voir ce qu'il a à la maison. L'entendre, surtout.
Notre personnage est donc tout à fait humain, et plutôt bonhomme. Et d'ailleurs, il est prompt à s'émouvoir s'il voit une femme battue par son mari. Sans arrière-pensée cette fois.
C'est donc dans le portrait de son personnage principal que réside le principal intérêt du film. Charles Laughton, c'est un peu le Michel Simon américain, pour ce qui est de composer un rôle "bigger than life", il n'a pas son pareil, aussi bon pour composer une ordure de la pire espèce que pour inspirer, au détour d'un regard, la compassion.
A la réalisation, Siodmak est déjà un vétéran remarqué, même si Les tueurs reste encore à venir, qui prouvera qu'en terme de film noir, il ne rend des points à personne.
On notera comme idée de mise en scène d'éluder complètement le crime. Cela pourrait n'avoir pour but que de rendre artificiellement plus sympathique son personnage, mais le procédé acquiert une dimension supérieure lors de la scène de la "reconstitution". De recréer la possibilité de l'acte criminel en suggestion uniquement permet à Siodmak de dispenser son jugement moral, l'air de rien. Une manipulation du spectateur, qui jusqu'ici se félicitait plutôt de la disparition de cette encombrante épouse : "voyez de quoi cela a l'air, réellement", semble nous dire alors Siodmak. Ce qui apparaissait somme toute comme quelque chose de plutôt bénin, comme on opérerait une dent qui nous démange, se révèle alors dans toute son énormité.
Et soudain, comme en passant, le film gagne en profondeur.
Le suspect, pas si simpliste finalement.