Chronique paysanne en 1991
Le film nous montre la vie dans un village paysan de la Chine du Nord rurale et paumée au début des années 90, alors que la Chine commence une transformation industrielle aux forceps qui anéantira très vite ces campagnes laissées pour compte.
On y suit particulièrement un enfant, Chuang, qui est un peu particulier, ses parents ne vivent pas avec lui, ils sont partis gagner plus d’argent à la ville, laissant le gamin aux grands-parents et à la famille. D’ailleurs le gamin n’a pas le même nom de famille. On apprendra qu’en fait il est le troisième enfant et du coup il doit rester caché dans la chine à la politique de l’enfant unique sous faute de payer une lourde amende et être pour la mère stérilisée de force par le gouvernement communiste qu’on verra par ailleurs s’immiscer dans la vie des paysans jusque dans leurs ovaires en contrôlant toutes les femmes en âge de procréer.
On assistera tout du long du film à la vie du village, ses morts, ses fêtes, ses célébrations, la visite d’un dignitaire local du parti, un mariage arrangé, les petites joies et les peines, l’instruction des enfants, les difficultés du handicap mental, le tout au rythme des saisons et des cultures qui donnent le rythme de vie selon le calendrier lunaire et non pas le calendrier solaire qu’on a adopté en ville.
La réalisation est quasi documentaire, les personnages sont filmés de loin, ils ne sont pas des individus mais forment un groupe représentant de nombreux autres paysans qui voient bien que leur monde va disparaître. Ils se questionnent sur la mécanisation du travail, eux qui travaillent avec des bœufs. Aux Etats-Unis ils ont des machines qui peuvent travailler des hectares de terre en une journée, mais que peut donc faire le paysan une fois le travail achevé aussi rapidement, se questionnent-ils. Eux n’ont qu’un centième de ces surfaces gigantesques à s’occuper mais ils ont du mal à faire tout le travail nécessaire.
Dans Le temps des moissons on peut voir un monde où les frontières sont abolies par la nature. On a encore des anciens qui ont des vêtements semblables à ceux existant dans la chine de Mao. On écrase les grains de blé à l’aide de la force des bœufs, comme on le faisait des centaines d’années auparavant. Les morts reposent au milieu des champs, les éléments sont autant une menace que bienfaiteurs. On mélange volontiers les différents membres de la famille mais finalement ce n’est pas bien grave car l’individu n’est pas primordial dans cette société où l’on vit tous ensemble, de l’arrière-grand-mère au petit fils.
Il faudra se laisser porter et profiter de ce regard bienveillant pour découvrir des habitudes ancestrales, des coutumes étonnantes, des manières de faire étonnantes, partager les joies et les peines simples de ces paysans. On aura peu d'épanchement sentimentaux car la rudesse de ce monde ne le permet pas.
Pour un équivalent transalpin au XIXe siècle on peut regarder L’arbre aux sabots et voir la misère paysanne dans le nord de l’Italie. Pour un destin moins collectif mais plutôt un sacerdoce rythmé par les exigences des éléments L’île nue nous montre quasiment sans parole la vie de deux paysans isolés. Pour ce qui est de la Chine et ses bouleversements, de nombreux films existent, on peut penser à la désertification dans un village pauvre soumis à la concurrence des ateliers qui se développent dans Pas un de moins. Dans Le retour des hirondelles on suit la vie de deux parias qui se trouvent et s’aiment dans un monde rural qui se désagrège. Et moins rural mais non moins beau, dans Black Dog on suit un marginal qui se bat pour maintenir son humanité dans une région qui ressemble à un monde post-apocalyptique, l’apocalypse ayant eu lieu c’est l’industrialisation de la Chine et les choix de l’administration « communiste » qui ensauvage des lieux et des hommes.