Un objet non identifié, dérangeant et merveilleux

Loin du film-fleuve grave, Mona Fastvold orchestre ici un chaos lumineux pour conter l’épopée d’une prophétesse oubliée du XVIIIe siècle, mère Ann Lee, campée par une Amanda Seyfried hallucinée qui semble se consumer sur place. À la tête des Shakers, cette secte quaker aussi abstinente qu’endiablée, Ann Lee ne subit pas l’histoire : elle la chante, la danse et la hurle pour conjurer la violence et les persécutions. Le film épouse cette frénésie avec une telle ferveur qu’il en devient lui-même tremblant, se transformant en un objet baroque et hétéroclite qui tient moins de la biopic classique que du manifeste vitaliste.


L’originalité fulgurante du film tient à ce qu’il ne s’appesantit pas sur le chemin de croix de sa messie, mais sur le monde utopique qu’elle fait sortir de terre. Mona Fastvold a l’intelligence de nous montrer l’envers du décor américain : une communauté où l’égalité des sexes et la communion avec la nature esquissent les contours d’une Amérique alternative, aussi émouvante qu’éphémère. La musique de Daniel Blumberg, bouillonnante et autodidacte, n’est pas un simple ornement mais le moteur même du récit, propulsant cette odyssée dans une transe lyrique qui défie les conventions du genre. On pense à un croisement fiévreux entre le New York, New York et Phantom of the Paradise, mais débarrassé de tout pastiche, porté par une nécessité vitale qui hurle sa différence dans un paysage cinématographique trop policé.


Ce qui saisit, c’est la manière dont Mona Fastvold transforme l’échec annoncé de cette utopie en une odyssée enivrante. Le film assume pleinement sa bizarrerie, son statut de « bateau ivre » naviguant à vue, et nous offre une réflexion mélancolique et rageuse sur ce qui s’impose ou s’efface dans la culture. En faisant le portrait d’une femme qui rebondit sur chaque tragédie avec une folie douce et un optimisme inébranlable, Mona Fastvold signe un objet non identifié, dérangeant et merveilleux, qui prouve que le miracle, parfois, ne réside pas dans la pérennité d’une œuvre mais dans l’ivresse de sa création.

La-derniere-seance
10

Créée

le 11 mars 2026

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3

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