Le Triangle d'Or, c'est cette partie du 8ème arrondissement parisien délimité par LVMH, Le Fouquet's, Le Crazy Horse et le Plaza Athénée. C'est aussi un quartier de grossiste en textiles à Aubervilliers. C'est encore cette grande aire géographique délimitée par le Laos, la Birmanie et la Thaïlande, terrain de jeu des trafiquants d'opium. Plus abstraitement, c'est un triangle dont les proportions sont définies par le nombre d'or, nombre irrationnel érigé par les pythagoriciens de l'Antiquité grecque en principe explicatif des structures physiques du monde sous l'aspect de leur beauté ou de leur harmonie.
Quel rapport me direz-vous ? Eh bien, il est dans le rapport de proportion, justement. Posé comme idéal, tout paraît juste, brillant, d'une beauté inégalable. Mais cette proportion, ramenée à sa réalité mathématique, ne fonctionne que dans un cadre théorique fait de généralisations abusives et d'inexactitudes. La belle surprise de ce film, c'est que la proportion paraît d'emblée faussée, invalidée dans ses prémisses, là où l'enjeu aurait pu très bien être noyé derrière un discours orientaliste et son topos de la femme du sérail totalement soumise à son amant "par amour" malgré ses maltraitances. Si le film en emprunte certains codes esthétiques des séries du Moyen-Orient, c'est pour les détourner et mieux nous en faire voir les coulisses, en les situant en France, en 2026, soit dans le "Pays des droits de l'homme et de la femme". Le film pose ainsi la question de l'aliénation domestique, en montrant qu'elle est loin de ne concerner qu'une seule "culture". A preuve, la protagoniste principale se voit contrainte par nécessité d'accepter un job où elle doit être disponible 24/24h, 7/7j en échange d'une rémunération importante mais qui ne nous fait pas oublier que ce qui lui est demandé en fin de compte, c'est d'être ce qu'on appelait hier encore communément une "femme au foyer". On saisit d'emblée que les deux protagonistes sont prisonnières - l'une d'une relation avec un riche prince saoudien, l'autre d'une relation de travail "au black" mais sans possibilité de recours à la loi ou au droit - et que tout ça ne pouvait que mal finir.
Pourtant, on s'enfonce avec elles dans toute cette fausseté, ce faux clinquant qui cache une détresse réelle. La réalisatrice, attentive à faire paraître sur pellicule cette vulnérabilité chez l'une et chez l'autre - vulnérabilité partagée à la fin, lorsque le réel de la situation frappe à la porte - néglige de leur donner une épaisseur narrative qui aurait rendu plus intelligibles les décisions qu'elles prennent. A titre personnel, ça ne me convainc pas moins, parce que le film pose la question de l'émancipation féminine à une époque où on voit un discours simpliste et réactionnaire infiltrer même le féminisme, discours dans lequel l'aliénation domestique (au mari, à la famille plus globalement) est plus ou moins habilement maquillée en possibilité d'empowerment féminin, quitte pour cela à revaloriser la figure jadis honnie de la "femme vénale". Que ce soit de l'empowerment par l'emprise sur l'homme ou par le fric, on se retrouve face à la même impasse, figé dans une immobilité dont le prix est toujours trop élevé. Prix qui nous fait nous demander quelle solidarité permettrait d'y faire face, d'oser agir, d'oser prendre la fuite - avec toutes les possibilités de révolte que celle-ci recèle.