Jacky (Alain Chabat) débarque chez son pote Bruno (Joantahn Cohen) pour lui annoncer une nouvelle dingue : ils vivent dans une simulation. Bruno ne veut pas y croire, mais les preuves s'accumulent : une boulangère avec trop de doigts, des oiseaux figés en vol... Et pendant ce temps, nous, on les regarde depuis nos fauteuils, ces deux polygones PlayStation 1 qui gesticulent dans un décor Blender mal rendu.

C'est le tour de passe-passe central du film. Dupieux et son équipe semblent avoir pris un malin plaisir à proposer un travail grossier : textures aplaties, corps lisses, animations raides avec des personnages sur lesquels on semble avoir simplement collé une photocopie des visages des comédiens. Le résultat ressemble à un tutoriel 3D abandonné à 3h du mat. Sauf que c'est fait exprès. Quand chaque studio se tue à confondre le rendu avec le réel, Dupieux fait l'inverse : il exhibe la couture. La vie simulée est grossière, revendiquée. Et du coup, quand Jacky cherche des bugs dans sa réalité, on se demande comment il fait pour ne pas se rendre compte.

Dupieux fait ça depuis Rubber (le "no reason" comme seule règle du jeu) mais il ne fait pas les choses bizarres pour le bizarre, il y a une raison derrière le "no reason". Sous ses airs foutraques et absurdes, le cinéma de Dupieux déconstruit le processus de création cinématographique de manière très rigoureuse. Presque aucun de ses personnages n'agit selon une logique humaine, défiant toute tentative d'explication psychologique. Dans Le Vertige, le "no reason" prend une forme nouvelle : les bugs que Jacky découvre dans sa "réalité" sont précisément des "no reason" visuels, mais rendus littéraux par l'esthétique 3D défaillante.

À un moment du film, Bruno explicite la référence : "Comme dans Matrix ?" Le manque d'originalité d'un tel point de départ est conscient. Mais là où Matrix proposait une révélation et une rédemption, Dupieux préfère le vertige des questions à la bêtise des réponses toutes faites.

Ce qui sauve le film de l'exercice de style pur, c'est Chabat et Cohen. Leur naturel dans les digressions des personnages, les apartés, les moments où le film dérape un peu, c'est là que Dupieux excelle : ces projets B qui forment un truc génial, à part, dans sa filmographie. Ces parenthèses-là sont meilleures que la démonstration principale, plus drôles, moins appuyées. Exemple avec Anaïs Demoustier qui passe, le temps d'une scène, et confirme que le film sait aussi faire surgir l'absurde depuis des situations bien plus ordinaires que la fin du monde.

À force de faire court, sec, moche, un peu bancal, tout ce qui pourrait sembler faible pourrait aussi devenir immédiatement défendable : c’est pauvre, donc c’est voulu ; c’est raide, donc c’est drôle ; c’est mince, donc c’est libre. Et la prolifération de films du réalisateur cette année pourrait finir par affaiblir chacun de ses gestes, notamment cette face B. Et on voit parfois la combine.

Mais je préfère encore cette combine-là à beaucoup de films qui veulent faire. Le Vertige n’est pas toujours vertigineux (et ce n'était certainement pas l'objectif). Mais c’est souvent très idiot et très drôle. Heureusement.

phame
7
Écrit par

Créée

le 2 juin 2026

Modifiée

le 2 juin 2026

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