Le mépris essuyé par Jean Rollin et son œuvre résulte certainement d’une comparaison malvenue avec le cinéma de genre anglais et américain de l’époque, pour lequel le vampire constitue un stéréotype largement diffusé ; car l’ambition du cinéaste français consiste à s’écarter de ces représentations uniformes pour réinventer une figure vampirique déclinée au féminin, érotisée sans voyeurisme – d’autant que l’effeuillage, ou ce qui s’y apparenterait, relève de l’être-au-monde de ces créatures régies par leur soif de désir et soucieuse de manipuler le désir d’autrui –, sublimée par le noir et blanc ainsi que par l’élégance des mouvements de caméra. La corruption généralisée à laquelle s’adonne le long métrage, à l’origine d’une bizarrerie de ton et d’opacités scénaristiques, est prise en charge par une réalisation en perpétuelle mutation, mimétique des élans de ses personnages.
En cela, Rollin demeure un artiste confondant le surréalisme, proche du geste artistique de Jean Cocteau, et la Nouvelle Vague, soucieux d’explorer la matière humaine, aux confins du naturel, à la limite d’une surnature, par les outils offerts par le cinéma. Ses femmes sont autant de marginales traquées par les villageois, auscultées comme s’il s’agissait de folles sous l’emprise d’un mal (et mâle) ; aussi la première partie déconstruit-elle habilement l’imagerie du mythique vampire en l’associant à la femme soi-disant victimaire, avant d’orchestrer, dans la seconde partie, un changement de caractérisation avec l’arrivée de la reine, interprétée par Jacqueline Sieger. Le choix d’une actrice de couleur dans l’un des rôles principaux n’est pas sans rappeler tout un pan de la contre-culture américaine, notamment la blaxploitation développée dans les mêmes années. Une œuvre envoûtante et déstabilisante, magistrale en somme.