Assistant de Tarkovski sur Stalker, l'influence de ce dernier est prégnante tout le long du film de son élève Lopouchanski. On y retrouve le voyage, la contemplation indolente d'un univers délabré crée à partir de ruines, de verre brisé et de métal rouillé ; l'omniprésence de l'eau, du questionnement sur l'humanité, la religion et l'art (ou ses résidus) comme tremplin spirituel.
Le protagoniste cherche à atteindre les vestiges d'un musée sous-marin qui ne peut être visité qu'à certains moments de marées basses. Nombreux sont les touristes s'étant fait prendre par le retour de l'eau qui déferle bien plus vite qu'un cheval au galop dans cette mer d'Aral. La silhouette du visiteur se confond avec celle du Stalker et l'on pense à ce musée comme à la chambre aux souhaits de la Zone.
Mais le cinéaste pousse Stalker, le fait enfler, bedonner ; en devient grotesque et monstrueux. Si l'univers post-apocalyptique du Tarkovski demeure suggestif et s'étale principalement en nuances glacées de vert, de bleu et de gris, celui du Visiteur vire totalement dans l'eschatologique et ses couleurs chaudes esquissent un Enfer constitué de décharges. Les rouges flamboyants créent un noir et rouge profondément inquiétant et les jaunes sableux une fièvre visuelle dans des images d'une effroyable beauté. Après tout, quasi-contemporain de Tchernobyl, la menace nucléaire est de plus en plus présente et ce futur fort probable. Film malade et ardent, flirtant sans cesse entre la dystopie socio-écologique et la philosophie tarkovskienne, entre la métaphysique et l'hallucination.
Les résonances bibliques sont légion et imprègnent toute la thématique du film. Dans ce monde pollué et désolé, peuplé de "dégénérés", la religion est désignée par les "normaux" non pas comme une échappatoire ou une parade au désastre mais comme un vice pervers, une déformation de l'esprit à l'image de ces mutants dévots. Ces derniers attendent un "avocat", avatar de messie, pour les réhabiliter par le sacrifice devant ce que les mots ne nomment pas - mais que les images crient : le Jugement Dernier. Il est bien peu étonnant de trouver une scène de baptême et un mont rocheux sur lequel culmine une croix, réplique du Golgotha. La scène de marche des dégénérés armés de bougies évoque tant l'imagerie des autodafés que la foule enragée des Harmonies Werckmeister.
Le Visiteur du musée est dense, peu aisé, dont l'interprétation relève du casse-tête avec sa ligne brouillée entre l'hallucination, la réalité, la symbolique. Déconcertant et saisissant.