Quand, aidé par ses copains, un petit grain de sable pose au sol l’un des plus grands accomplissements de l’humanité, c’est l’heure pour Aldrich d’observer au microscope ses semblables, en confrontant ces derniers à leurs peurs les plus primales : isolement, manque d’eau, de nourriture, naissance du désespoir. Un enchaînement radical qui conduit fatalement au seul tunnel que les sains d’esprit ont à cœur de traverser le plus tard possible.

C’est une plume redoutable qui pose personnages et enjeux pour une fresque humaine accusant 2h40 à la pesée qui ne faiblit jamais d’intensité. Il fallait un sens de la narration sans faille pour réussir à faire naître la tension d’un immobilisme caractérisé. Les hommes sont privés de leurs mouvements, condamnés à s’engluer dans l’ombre d’une carcasse morte, mais ce qui fait leur complexité est bel et bien au cœur du film.

Les caractères se dessinent progressivement, chaque personnage possède une part d’ombre qu’il expose aux autres plus ou moins tardivement. C’est certainement à ce niveau que Le vol du Phoenix convainc tout particulièrement : s’il n’évite pas quelques lieux communs nécessaires à cadrer l’intrigue (le pilote d’expérience autoritaire, son fidèle acolyte porté sur la bibine, l’allemand très pragmatique…), il parvient à rendre intéressant le moindre personnage en tirant le meilleur des acteurs qui les incarnent pour illustrer la complexité de leurs états d’âme : entre instinct de survie, principes personnels et impulsivité, difficile de garder sa lucidité alors que sa propre vie est menacée.

Pour le reste, c’est le savoir-faire d’Aldrich qui s’exprime à l’écran alors qu’il donne vie à un désert impitoyable. Si sa mise en scène, composée essentiellement de plans fixes, est relativement sage, elle n’en reste pas moins efficace. L’espace filmé est particulièrement restreint –on est presque dans un huit-clos – et pourtant on ne ressent pas, ou très peu, cette limite. Par quelques plans larges rappelant l’isolement des hommes, Aldrich donne de l’ampleur à ses images et renforce l’oppression des hommes qu’il rend prisonniers du soleil.

Son sens du rythme fait le reste, ainsi qu’une rencontre avec l’habitant au creux d’une dune. Comme quoi, les détails font parfois la différence : même si l’ensemble du film est remarquable, une séquence en particulier, on ne peut plus furtive, mais d’une violence sourde, reste en mémoire, tant elle donne, non seulement, toute sa gravité à cet ultime vol du Phoenix, mais elle justifie aussi sa fin plus légère. Aldrich n’a jamais oublié que son histoire est un drame coûteux en vies humaines, il le rappelle à son audience par quelques trépas marquants. C’est sa marque de fabrique, illustrer le drame sans jamais sortir les violons. Une réussite ici : si les rires concluent la séquence, le spectateur sait très bien à quoi s’en tenir.

--
Quelques images ici !

oso
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 19 mars 2017

Critique lue 409 fois

oso

Écrit par

Critique lue 409 fois

5
1

D'autres avis sur Le Vol du Phénix

Le Vol du Phénix

Le Vol du Phénix

8

Philistine

34 critiques

Armement des toboggans

Le désert : comment imaginer un meilleur lieu pour étudier le fond des relations humaines ? Limitez l'eau, réduisez l'espoir de tout passage humain à 0,1%, et détruisez les moyens de locomotion...

le 10 sept. 2011

Le Vol du Phénix

Le Vol du Phénix

8

Ugly

1826 critiques

Le Phénix renait de ses cendres

En revoyant ce film, je mesure combien ce film d'Aldrich est nettement supérieur à son remake de 2005, même si celui-ci était de bonne facture. Aldrich abordait un sujet qui lui tenait à coeur :...

le 6 mai 2019

Le Vol du Phénix

Le Vol du Phénix

8

JeanG55

2404 critiques

L'humanisme dans l'action

Dès le début, on sait que la radio de l'avion ne fonctionne pas. Alors quand l'avion est pris dans une tempête de sable au milieu du Sahara au point d'être obligé de se poser en catastrophe au milieu...

le 13 juil. 2023

Du même critique

La Mule

La Mule

5

oso

906 critiques

Le prix du temps

J’avais pourtant envie de la caresser dans le sens du poil cette mule prometteuse, dernier destrier en date du blondinet virtuose de la gâchette qui a su, au fil de sa carrière, prouver qu’il était...

le 26 janv. 2019

Under the Skin

Under the Skin

5

oso

906 critiques

RENDEZ-MOI NATASHA !

Tour à tour hypnotique et laborieux, Under the skin est un film qui exige de son spectateur un abandon total, un laisser-aller à l’expérience qui implique de ne pas perdre son temps à chercher...

le 7 déc. 2014

Dersou Ouzala

Dersou Ouzala

9

oso

906 critiques

Un coeur de tigre pour une âme vagabonde

Exploiter l’adversité réservée par dame nature aux intrépides aventuriers qui pensent amadouer la rudesse de contrées qui leur sont inhospitalières, pour illustrer l’attachement réciproque qui se...

le 14 déc. 2014