Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j'ai vu apparaître, au générique de ce film, le nom de Sean Baker — officiant ici en tant que coscénariste, monteur et coproducteur. Et ceci, pour la raison que je n'avais pas intégré que la cinéaste américano-taïwanaise Shih-Ching Tsou avait collaboré à de nombreuses reprises avec le monsieur. Reste que ce n'est guère étonnant, car ce premier long-métrage qu'elle a mis en scène toute seule n'est pas sans rappeler le style et le ton du réalisateur de The Florida Project.
Left-Handed Girl suit une mère de famille célibataire et ses deux filles — de pères différents et avec un grand écart d'âge — qui viennent d'emménager à Taipei et qui doivent faire face à des difficultés de toute sorte, en particulier familiales et financières... Dès le générique de début kaléidoscopique, le tout se concentre principalement sur la plus jeune du trio, une gamine de quelques années. L'énergique caméra adopte assez régulièrement son point de vue en la filmant de très près, à hauteur de sa petite taille (le fait que l'iPhone ait été utilisé assez souvent renforce la sensation de proximité avec les trois personnages principaux !). Et bien évidemment, c'est elle qui est désignée par le titre, car c'est une gauchère qui se trouve contrariée à partir du moment où son abruti de grand-père lui a fourré dans l'esprit l'idée conne que la main gauche est celle du diable... Les actes répréhensibles qu'elle ne peut ou ne veut pas s'empêcher de commettre ensuite, avec cette main, vont être soit sans grandes conséquences, soit avec des répercussions — positives ou négatives — au contraire très importantes...
Le tout se déroule en bonne partie dans un marché nocturne, dont on perçoit le moindre son, la moindre lumière, le moindre bruit de fond, qu'il en devient un personnage à part entière ainsi qu'un environnement aussi tangible que mémorable. Sinon, les trois actrices principales (Janel Tsai, Ma Shih-yuan et la toute jeune Nina Ye !), sont d'une grande vérité, incarnant des êtres admirablement creusés, auxquels on s'identifie et on s'attache tout de suite ; ce qui renforce l'impression de réalité que dégage cette œuvre. Il est regrettable, tout de même, que certains personnages secondaires soient, à côté de cela, un peu négligés. Mais bon, ce n'est pas trop dommageable.
De plus, pour continuer avec les compliments, cette chronique familiale se termine quasi sur un climax, durant une longue séquence de fête d'anniversaire, dont l'intensité n'a rien à envier à un Festen.
D'ailleurs, à ma grande honte et en dépit de plusieurs indices, savamment égrenés durant tout le film — qui font sens après coup —, comme un gros couillon, je n'avais pas du tout vu venir la révélation finale. Il faut bien dire, pour ma défense, qu'autant, par exemple, d'un thriller, je m'attends à des retournements de situation que je grille la plupart du temps à des kilomètres, autant là, je n'étais pas du tout aux aguets.
En conclusion, Left-Handed Girl — qui a su me surprendre — séduit par la beauté et la profondeur de ses trois portraits féminins, mais aussi par la manière de les faire évoluer dans un environnement très prégnant, notamment grâce à une façon de filmer efficace et habile. Il en ressort une réussite touchante et juste. Il va sans dire que, dorénavant, je vais surveiller avec un grand intérêt la suite de la carrière, en tant que réalisatrice, de Shih-Ching Tsou...