Il est évident que la proximité entre Sean Baker et Shih‑Ching Tsou lui a sans doute facilité l’accès à une sélection à la Semaine de la Critique. Collaboratrice de longue date du réalisateur, Shih‑Ching Tsou est étroitement associée à ses films, et a développé avec lui cet intérêt pour les figures en marge du rêve capitaliste. Mais son premier long métrage, aussi touchant que virtuose, aurait sans doute séduit les jurys sans le soutien du cinéaste désormais palmé.
Left-Handed Girl suit la trajectoire d’une femme venue s’établir dans un petit stand du marché nocturne de Taipei, accompagnée de ses deux filles. Le récit, qui suit trois destins intimement liés d’une adulte, une fille d’une vingtaine d’année et une jeune enfant, dissémine trois âges de la femme dans un monde qui ne les attend pas et n’a jamais été pensé pour elles. La figure du patriarcat, dans un surplomb pesant évoqué souvent en sourdine, détermine tous les personnages : une dette à régler, des grossesses à gérer, des inégalités d’héritage et de favoritisme à subir.
Le travail de la narration peut souvent faire penser à celui de The Florida Project, dans ses échappées à hauteur d’enfant (voire de suricate), où l’aventure attend au coin du stand suivant. Souvent filmés à l’IPhone, les espaces du marché nocturne ou les artères de Taipei sont photographiés dans une lumière très singulière, qui semble réactualiser la poésie de Wong Kar-wai première période : plus pâle, plus artificielle, mais avec la même vibration pour accompagner le parcours des personnages. Le grand angle déforme légèrement les courbes, et se met au diapason de ces trajets dans un monde urbain, nocturne, saturé de néons, où le montage reproduit les atermoiements et la fuite en avant d’une gamine persuadée d’agir mal depuis que son grand père lui annoncé qu’être gauchère équivalait à se servir de la main du diable.
Au-delà du charme ravageur de l’enfant, la profonde empathie de la cinéaste se construit par un savant travail de montage (assuré d’ailleurs par Sean Baker), alternant en permanence entre les personnages, les lieux, dans une commune et fébrile quête d’un bonheur fragile. L’occasion de dessiner, sans didactisme et lourdeur, les traits d’une société patriarcale et déterministe, où l’on paie les erreurs des autres, et où la honte se transmet de générations en générations. Si le banquet cathartique force légèrement le trait sur certains motifs, l’essentiel est ailleurs : dans la construction de relations fondées sur une complicité silencieuse, notamment dans cette splendide séquence où la fille aînée accompagne l’enfant dans le marché pour la pousser à rendre ce qu’elle a volé, se faisant, à chaque interaction, plus distante. Pour la laisser, à la manière de ce film avec l’ensemble de ses personnages, après le vol, prendre son envol.
(7.5/10)