Un film de genre situé dans les montagnes afin d’illustrer l’arrivée du progrès et de l’émancipation : c’est le premier long-métrage de Louise Hémon, qui signe un film sensoriel et habité, entre réalisme rugueux et envoûtement poétique.
A la fin du XIXᵉ siècle, Aimée (Galatea Bellugi), jeune institutrice, débarque dans un hameau reculé au cœur d’une vallée alpine. Dans ce monde essentiellement masculin — les femmes en âge de travailler étant descendues en plaine pour l’hiver — elle essaye tant bien que mal d’éduquer les enfants et de s’intégrer à cette microsociété, aussi rude que le climat montagnard.
Pour son premier long-métrage de fiction, Louise Hémon impressionne par l’acuité de son regard et la beauté formelle de ses images. Tourné majoritairement en décors naturels et éclairée à la lumière ambiante — même lorsqu’elle ne provient que de la Lune —, le film déploie une photographie et des compositions évoquant les plus belles toiles impressionnistes. Pourtant, loin de toute idéalisation, la montagne y apparaît rugueuse, âpre et menaçante. On pense plus à Ramuz qu’à Heidi.
Louise Hémon utilise ce décor comme le théâtre de l’arrivée du « progrès » dans un monde conservateur, avec toutes les résistances que cela implique. Le film s’ouvre littéralement sur un lampion qui perce l’obscurité. Aimée lit Descartes et enseigne pour ouvrir les esprits, transmettre les Lumières. Mais là ou d’autres se seraient contentés d’une simple opposition entre modernité émancipatrice et archaïsme rural, la réalisatrice choisit la nuance. Aimée est aussi fascinée par ce monde montagnard : ses traditions, son folklore, son patois… ainsi que ses hommes. L’opposition progrès/traditions n’est pas manichéenne. L’école républicaine, porteuse d’émancipation, apparaît aussi comme une force destructrice qui sonne comme le requiem d’un monde presque païen. Aimée se transforme malgré elle en veuve noire des muletiers, bergers et autres paysans de montagne.
La subtilité avec laquelle Louise Hémon aborde ces tensions entre tradition et modernité, entre savoir et mythe, fait aisément oublier quelques lenteurs ou quelques tics de mise en scène (une musique parfois trop présente ou clivante). L’Engloutie est une expérience aussi cinématographique qu’anthropologique, entre âpreté réaliste et souffle onirique. Une œuvre singulière, habitée, qui marque l’émergence d’un regard à suivre.