Tarik Saleh possède cette aptitude de confronter le regard aux maux et aux rouages politiques et religieux d’un système verrouillé. Dans Les Aigles de la République, il suit George Fahmy, star sommée d’incarner un président à l’écran. Le point de départ pourrait relever de la satire, et le film en conserve d’abord les apparences : luxe, caprices, séduction, tout semble appartenir à une comédie sur les coulisses d’un monde superficiel. Mais très vite, ce qui se présente comme un rôle glisse vers autre chose. Ce n’est plus une interprétation, c’est une assignation.
À partir de là, le film déplace la question politique dans la matérialité même du corps. George n’est plus seulement un acteur mais une surface sur laquelle le pouvoir imprime sa forme. Le costume militaire qu’on lui impose agit comme une prise physique : il recouvre, rigidifie, redresse, jusqu’à transformer celui qui le porte. Ce que filme Saleh, c’est une dépossession progressive où l’identité se reconfigure sous la contrainte.
La mise en scène accompagne ce mouvement en resserrant l’espace autour du personnage. Les cadres se ferment, les lieux étouffent, tandis que le hors-champ devient omniprésent. Le pouvoir, lui, ne se montre jamais directement, mais organise tout depuis l’extérieur. Ce “ils” sans visage finit par devenir le véritable centre du film. Dès lors, le hors-champ devient une force politique, une pression constante qui modèle le visible.
Dans ce dispositif, le film que tourne George finit par devenir plus dangereux que celui que nous regardons. La figure de la star, d’abord présentée comme un semblant de souveraineté, est peu à peu vidée de sa substance. George apparaît libre tant qu’il ne s’oppose pas, mais dès qu’une résistance affleure, même minimale, cette liberté s’effondre. La relation avec Suzanne, loin d’ouvrir une échappée, s’inscrit dans le même réseau de contraintes. Le désir n’y libère rien ; il devient au contraire une faille, immédiatement récupérée et instrumentalisée.
Cette logique innerve jusqu’à la structure du récit, qui se dérègle progressivement. La narration se fragmente, perd en lisibilité, et les événements (y compris ceux qui pourraient faire office de climax) épaississent l’opacité au lieu de la dissiper. Le spectateur se retrouve alors dans une position analogue à celle de George : incapable de relier clairement causes et conséquences, condamné à avancer dans un labyrinthe sans centre.
Ce qui demeure, une fois le film terminé, c’est le sentiment d’un glissement continu, d’un espace de jeu vers un espace de contrainte. Et c’est précisément là que se loge sa dimension tragique : dans cette manière de montrer comment un individu peut devenir complice sans jamais avoir le sentiment de trahir, parce que le mal ne s’impose jamais frontalement, mais s’installe à travers une succession d’ajustements, chacun, en apparence, parfaitement raisonnable.