Les Contes de Kokkola est un drôle d'objet : trois courts métrages muets, en noir et blanc, tournés à des années d’écart. Après le règne du dialogue explicatif, Kuosmanen revient à un sens qui passe par les corps, les regards, la cadence des plans, l’ordre des choses dans un décor.
Surtout, le film n’est pas seulement muet : il est pensé comme un clin d’œil à la tradition des projections des premiers temps, quand l’image était accompagnée en direct. D'ailleurs, le projet existe aussi comme une performance : musique, bruitages, sons fabriqués en direct, en regardant l'écran, avec cette idée très sérieuse et très enfantine que le cinéma est d’abord un art artisanal de la lumière… et de la "magie".
Et qu’est-ce que ça raconte, ce retour à l’artisanat ? Des gens des marges : un type qui vit avec son chien et envisage de partir, des trafiquants d’alcool minuscules (et leur cochon), une gardienne de phare qui rêve d’une aventure. On est dans une Finlande périphérique : des existences un peu cabossées, mais filmées sans condescendance, avec cette chaleur paradoxale qu’ont les films qui regardent enfin ceux qui n’ont pas le bon rôle. C’est une célébration tendre et pleine d’espoir des gens en marge.
Le mélange est une grande réussite : burlesque, oui, parfois très "bête" au sens noble (celui du cinéma qui fait confiance à une chute, à un accessoire, à un pas de côté, au brulesque) et, juste après, une mélancolie (sans violons). On rit, mais on comprend vite que le rire n’écrase personne : il sert à laisser ces vies respirer. C’est là que Kuosmanen est fort : il n’appuie pas, il ne "sauve" pas, il ne punit pas. Il laisse l’écart entre le rêve et la réalité générer des émotions.
Kuosmanen nous dit : les "petites vies" ne demandent pas forcément de tout résoudre, au cinéma. Elles demandent qu’on les regarde correctement. Et le muet, ici, n’a pas besoin de parler fort pour exister : il suffit qu’il insiste, doucement, sur ce que le monde oublie.