Prenez une famille américaine modèle, la famille Harper par exemple. On a le beau-père, Tom, la fille aînée, Bea, le fils cadet, David, et Mrs Lucia Harper, la parfaite mère de famille, toujours impeccable, en tailleur, escarpins, foulard chic et fourrure, notamment parce que celle qui se colle aux fourneaux et au ménage, c'est Sybil, la bonne noire, très Lassie chien fidèle, qui surveille sans rien dire tous les déboires de ses maîtres et intervient au moment crucial.
Manque à ce tableau Mr Harper, qui reconstruit les ponts de Berlin, après les avoir détruits pendant trois ans. Et voilà Mrs Harper forcée d'être le père et la mère ensemble, coincée entre un homme trop vieux et son pré ado de fils. Naturellement, c'est la fille en crise de 17 ans qui va lui donner le plus de soucis (ah, les idylliques rapports mère-fille !), en s'entichant follement de son professeur d'art, qui se révèle être un pauvre type endetté, plus intéressé qu'amoureux. Une prise de bec, une bousculade, et voilà la famille Harper avec un cadavre sur le dos. Enfin, pas toute la famille, juste Mrs Harper, qui va devoir tout arranger, à l'insu de toute une famille, de toute une ville, de tout Berlin… sauf des maîtres chanteurs.
C'est une affaire criminelle qui aurait pu donner une histoire semblable à The Trouble With Harry, c'est-à-dire comment dissimuler un corps, qui disparaît aussi vite qu'il réapparaît (bien plus vite qu'une certaine liste de courses) mais qui devient une histoire de chantage et de prêteur sur gage à la Shylock, dès que le sombre et beau Martin Donelly, mandaté par le sinistre usurier Nagel, sonne à la porte des Harper comme la statue du Commandeur au dîner de Don Giovanni : des lettres d'amour compromettantes (les filles amoureuses écrivent toujours trop), obligent une mère de famille respectable, harcelée par gosses, beau-père et voisins, bref, tout un tas d'emmerdeurs qu'on a envie de tuer plus que la victime, à trouver 5000 $ en quelques jours. C'est une affaire criminelle qui finit en noir mélo, parce que Donelly se révèle, à force de rendez-vous secrets et de conspirations, mille fois plus présent, prévenant et rassurant, qu'un mari qui n'est plus qu'une voix au téléphone, et à qui il faut tout cacher, comme aux autres.
Au fond, la véritable capitale de la psychanalyse après l'Anschluss, c'est Hollywood, tant les histoires d'Œdipe/Jocaste courent dans ce cinéma d'après-guerre : parce que les pères sont absents, les filles s'éprennent d'hommes trop vieux ; parce que les escrocs ont été d'abord de mauvais garçons qui ont déçu leur mère, ils s'éprennent de la mère Courage idéale, celle auprès de qui ils espèrent rédemption. Ou bien qu'ils viennent délivrer : "I have my Nagel, you have your Family." fait remarquer très justement Donelly à Mrs Harper.
Pour une fois, le titre français est mieux trouvé que l'original, The Reckless Moment'. Car il ne s'agit pas tant d'un moment d'imprudence, celui d'un geste qui, en 5 secondes, vous laisse un cadavre sur les bras, mais le désarroi de deux âmes esseulées qui se débattent dans les filets de leur vie, avec un amour impossible, un deuil inavouable, et le retour à l'ordre et à la morale qui laisse un grand goût de larmes. Comme tout mélo, celui-ci est fait d'invraisemblance et de ridicule effleuré, mais la beauté de James Mason, l'intensité des plus beaux yeux noirs du cinéma (à égalité avec ceux de Mastroianni, tout de même) font rayonner le film du "soleil noir de la Mélancolie", avec cet inconsolé ténébreux dont le front, à l'instant ultime, reçoit lui aussi le baiser de la reine.