Les Durs (Uomini duri, 1974) est un objet profondément étrange dans la carrière de Duccio Tessari. À première vue, le film ressemble à un polar international typique des années 70, construit pour surfer à la fois sur la vague du poliziottescoitalien et sur le succès mondial de la blaxploitation américaine. Mais très vite, le film donne une impression de déséquilibre permanent : une œuvre fascinante par son atmosphère, sa musique et ses décors, mais minée par un scénario incroyablement faible.
Le point de départ avait pourtant du potentiel. Tessari transpose son cinéma dans une Amérique urbaine et violente, avec un tournage effectué en grande partie aux États-Unis, principalement à Los Angeles et dans plusieurs décors californiens. Et cela change énormément la texture du film. Contrairement à beaucoup de polars italiens “américanisés” tournés à Rome ou Milan maquillées en villes américaines, Les Durs possède une vraie authenticité visuelle. Autoroutes immenses, motels, buildings modernes, clubs nocturnes, rues désertiques baignées de soleil : le film capte une Amérique seventies incroyablement cinégénique.
Et c’est probablement là sa plus grande force. Même quand le récit s’effondre, il reste toujours quelque chose à regarder. Tessari filme les espaces avec énormément d’élégance. Il a un vrai sens du cadre et de la circulation des corps dans l’image. Certains plans semblent presque documentaires aujourd’hui : voitures américaines gigantesques, stations-service perdues, architecture moderniste, néons fatigués. Le film devient parfois une capsule temporelle involontaire des États-Unis des années 70.
Mais dès que l’intrigue reprend le dessus, tout se fragilise. Le scénario est terriblement pauvre. L’enquête policière paraît constamment secondaire, presque abstraite. Les personnages changent parfois d’attitude sans logique, les enjeux sont mal définis, et le montage donne souvent l’impression qu’il manque des scènes entières. On sent une production internationale bricolée, réécrite au fur et à mesure, cherchant désespérément à mélanger plusieurs modes du cinéma populaire du moment.
C’est d’ailleurs ce qui rend le film si difficile à classer. Par moments, on est dans un vrai thriller italien nerveux et brutal ; puis le film bascule dans une ambiance de blaxploitation funky ; avant de revenir à quelque chose de presque mélancolique et désabusé. Cette absence totale d’unité nuit énormément à la tension dramatique, mais crée aussi une identité très particulière.Le casting accentue encore cette sensation d’étrangeté. Voir Lino Ventura dans un tel projet reste surprenant. Ventura est alors l’un des acteurs les plus respectés du cinéma européen, habitué aux grands polars français sophistiqués. Sa présence apporte immédiatement du poids au film. Il joue avec son sérieux habituel, massif, intériorisé, presque tragique. Mais justement : il semble parfois appartenir à un autre film. Autour de lui, Les Durs devient régulièrement une série B funky et violente, alors que Ventura conserve une gravité très “cinéma français des années 70”.
Beaucoup se sont demandé comment il avait accepté un rôle pareil. À cette époque, les coproductions internationales étaient extrêmement fréquentes, et même des acteurs prestigieux naviguaient entre œuvres ambitieuses et projets plus commerciaux. Ventura, très professionnel, donne tout ce qu’il peut au personnage, mais il ne peut pas sauver un récit aussi fragile.
Face à lui, Isaac Hayes apporte une énergie totalement différente. Sa présence est capitale dans l’identité du film. Hayes venait du triomphe de Shaft et incarnait alors l’esthétique sonore ultime de la blaxploitation. Sa bande originale pour Les Durs est probablement la meilleure chose du film : funk lourd, basses omniprésentes, cuivres agressifs, guitares wah-wah, rythmiques hypnotiques. La musique donne du style à des scènes qui, sans elle, tomberaient parfois complètement à plat.
C’est même assez fascinant : Hayes semble comprendre instinctivement le type de film que Les Durs aurait voulu être. Son score crée une tension, une sensualité et une cool attitude que la mise en scène ne parvient pas toujours à maintenir seule. Certaines poursuites ou scènes de dialogue deviennent immédiatement mémorables grâce à lui.
Techniquement, Tessari reste malgré tout un réalisateur solide. Il maîtrise parfaitement les outils du cinéma populaire italien : zooms rapides, montage sec, violence brutale et très physique, utilisation expressive des longues focales. Même quand le récit déraille, il garde un vrai sens du rythme visuel. On sent aussi l’influence du cinéma américain du début des années 70, notamment dans la manière de filmer les voitures, les rues et les espaces urbains ouverts.
Mais le film souffre clairement d’un manque de structure. Il manque une véritable montée dramatique, des personnages plus écrits, un antagoniste fort, et surtout une cohérence tonale. Tout semble inachevé, comme si plusieurs versions du film coexistaient simultanément.
Et pourtant, malgré tous ses défauts, Les Durs reste passionnant à regarder aujourd’hui. Non pas comme un grand polar, ce qu’il n’est clairement pas, mais comme un témoignage unique d’une époque où le cinéma populaire européen tentait de rivaliser avec Hollywood en absorbant toutes les influences possibles : polar italien, cinéma américain, blaxploitation, thriller urbain, funk culture. C’est un film raté, parfois même absurde, mais porté par une énergie incroyable, une ambiance visuelle superbe et surtout une musique monumentale d’Isaac Hayes qui transforme ce chaos en expérience presque hypnotique.