Pour ce nouveau film, ce bon vieux Alfred nous expédie au Brésil. Pas le Brésil de la samba et des cartes postales, non : celui où se terrent d’anciens nazis qui complotent tranquillement pendant que la CIA tente de comprendre ce qu’ils mijotent. L’espionnage, Hitchcock connaît, et il s’en sert ici comme d’un terrain de jeu moral plus que politique.
Ce qui frappe surtout, c’est la montée en virtuosité.
- La maison de Sebastian devient une prison psychologique, un espace qui se resserre à mesure que les masques tombent.
- La clé de la cave n’est pas seulement un accessoire : c’est l’objet pivot du récit, celui qui redistribue les rapports de force à deux moments cruciaux.
- Et puis il y a le plan du baiser, sommet de contournement du code Hays : une succession de micro‑baisers de 1 à 2 secondes, en plan séquence, qui donne l’illusion d’un baiser continu — et qui, surtout, dit tout de la relation entre Devlin et Alicia.
On pourrait croire qu’Hitchcock se lance enfin dans un film politique. Après tout, des nazis exilés au Brésil, une agence américaine qui enquête, ça sent le thriller géopolitique. Mais comme dans Les 39 marches, la politique n’est qu’un décor. Ce qui l’intéresse vraiment, ce sont les failles humaines, les non‑dits, les sentiments contrariés. La CIA joue les gentils pas tendres, les nazis les méchants pas très futés, mais tout cela n’est qu’un prétexte pour explorer ce qui se passe entre les personnages, pas autour d’eux.
Les Enchaînés n’est donc pas un film d’espionnage classique : Hitchcock s’en sert surtout pour disséquer les zones grises du désir, de la culpabilité et du non‑dit. La politique n’est qu’un décor, mais la mise en scène, elle, atteint un autre niveau de précision. C’est cette tension entre virtuosité formelle et drame intime qui fait du film l’un des sommets les plus élégants — et les plus acides — de sa période américaine.