Début 2021, le Marvel Cinematic Universe (MCU) a entamé une nouvelle ère narrative baptisée The Multiverse Saga, succédant à The Infinity Saga. Cette nouvelle saga correspond à une volonté de renouvellement créatif et thématique, en explorant des concepts plus abstraits comme les réalités parallèles, le temps et la destinée. La quatrième phase marque le point de départ de cette ambition. Elle débute officiellement avec Black Widow, perçu comme décevant, à l’inverse de Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings que je considère comme une réussite.
Le troisième long-métrage de la phase 4, va se distinguer nettement des productions précédentes du MCU par son sujet et son approche. Il s’intéresse à un groupe d’êtres immortels d’origine extra-terrestre, les Éternels, présents sur Terre depuis des millénaires. Leur mission, confiée par les Célestes, consiste à protéger l’humanité contre leurs ennemis jurés, les Déviants. Toutefois, une règle fondamentale leur interdit d’intervenir directement dans les conflits humains, sauf lorsque les Déviants sont impliqués. Cette contrainte narrative permet au film de revisiter l’histoire de l’humanité sous un angle inédit, tout en posant des questions morales sur l’inaction, la responsabilité et le libre arbitre. Contrairement à des personnages emblématiques comme Iron Man ou Captain America, les Éternels sont largement méconnus du grand public, ce qui constitue à la fois un risque commercial et une opportunité créative pour le MCU d’introduire un pan entièrement nouveau de son univers.
Chloé Zhao, récompensée par l’Oscar de la meilleure réalisatrice pour Nomadland, se voit confier le rôle de scénariste et réalisatrice. Ce choix marque une volonté claire de MARVEL d’intégrer une sensibilité d’auteur à son univers. Sur le plan de l’écriture, Zhao collabore initialement avec Matthew K. Firpo et Ryan Firpo, qui apportent une première structure scénaristique et une connaissance approfondie du matériau d’origine. Par la suite, Patrick Burleigh intervient pour retravailler certains aspects du script, avant que Chloé Zhao ne reprenne seule l’écriture afin d’aligner pleinement le scénario avec sa vision artistique et thématique.
Fin 2021, Eternals sort au cinéma dans un contexte particulier, marqué par la reprise progressive de la fréquentation des cinémas après la pandémie de COVID-19.
Il est indéniable que le film porte la marque stylistique de Chloé Zhao. Son approche naturaliste transparaît clairement à travers l’utilisation de décors naturels, de paysages vastes et souvent désertiques, ainsi qu’une photographie privilégiant la lumière naturelle et les compositions épurées. Cette mise en scène tranche nettement avec l’esthétique habituelle du MCU, plus clinquante et artificielle. À ce titre, le film peut être considéré comme l’un des tout premiers films véritablement d’auteur du MCU, cherchant à imposer une vision personnelle au sein d’une machine industrielle très codifiée.
Cependant, cette singularité artistique ne fonctionne pas nécessairement sur le plan émotionnel. Le cinéma de Chloé Zhao, très contemplatif, lent et introspectif, peut rapidement devenir pesant pour une partie du public, dont je fais partie. Le rythme est étiré à l’extrême, les silences sont nombreux, les scènes s’attardent longuement sur des moments censés être méditatifs mais qui finissent par provoquer l’ennui. La durée du film, environ 2h30, se fait lourdement ressentir, d’autant plus que le récit peine à maintenir une tension dramatique constante. Le film semble trop long pour ce qu’il raconte, tout en étant paradoxalement trop chargé dans ce qu’il doit présenter.
L’un des problèmes majeurs du film réside dans sa galerie de personnages. L’équipe des Éternels est composée d’une dizaine de membres, chacun doté de pouvoirs, d’une personnalité et d’un passé distincts. Cette ambition chorale est louable sur le papier, mais elle se révèle contre-productive à l’écran. Le film n’a tout simplement pas le temps nécessaire pour développer chaque personnage de manière satisfaisante. Résultat : les arcs narratifs sont superficiels, les relations manquent de profondeur et, à force de vouloir trop en faire, le spectateur ne parvient à s’attacher à aucun d’entre eux.
C’est d’autant plus regrettable que le casting est particulièrement solide. Salma Hayek, Angelina Jolie, Richard Madden, Gemma Chan, mais aussi Kumail Nanjiani ou Brian Tyree Henry et bien d’autres, livrent tous des prestations sérieuses et crédibles. Aucun ne démérite dans son rôle, mais aucun ne parvient réellement à s’imposer ou à marquer durablement les esprits. Le film tente clairement de mettre en avant Chan et Madden comme figures centrales, mais même eux peinent à susciter une véritable empathie, en raison d’une écriture trop froide et trop explicative.
Au final, le film cumule plusieurs faiblesses structurelles : une équipe trop nombreuse, une durée excessive et une intrigue peu engageante. Le scénario avance sans véritable surprise, et les rares retournements de situation sont aisément anticipables. Lorsqu’un événement est censé provoquer un choc émotionnel ou narratif, il arrive sans impact, tant il a été télégraphié en amont. L’histoire manque cruellement de tension, de rythme et surtout d’émotion. On observe les événements se dérouler sans jamais les ressentir.
Chloé Zhao a d’ailleurs reconnu s’être inspirée du travail de Zack Snyder sur le DC Extended Universe, notamment pour la conception du personnage d’Ikaris, incarné par Richard Madden. Cette inspiration est évidente : Ikaris est pensé comme un équivalent de Superman chez MARVEL, tant par ses pouvoirs que par sa posture morale et sa symbolique. Tout ce qui entoure son arc narratif est visible à des kilomètres, tant dans sa trajectoire que dans ses choix. Malgré cette prévisibilité, Ikaris reste paradoxalement le personnage le plus mémorable du film, celui dont les dilemmes et les actions ont le plus de poids dramatique.
Sur le fond, le film tente d’aborder des thématiques ambitieuses : le libre arbitre, le sacrifice, la foi, la responsabilité morale face à une mission imposée par des entités supérieures. La condition même des Éternels soulève des questions philosophiques pertinentes sur l’obéissance, l’inaction et le sens de l’existence. Malheureusement, ces idées sont traitées de manière excessivement lourde et démonstrative. Le film passe beaucoup de temps à expliquer ses concepts au lieu de les faire ressentir, ce qui alourdit encore davantage un récit déjà trop lent.
Eternals est un film ambitieux, différent et audacieux dans sa forme, mais profondément bancal dans son exécution. Chloé Zhao apporte une vraie identité visuelle et une tentative de réflexion plus mature au MCU, mais cette approche se heurte aux limites du format blockbuster et à une écriture trop chargée. Trop long, trop peu émouvant et peu engageant sur le plan narratif, le film donne l’impression d’un projet écartelé entre cinéma d’auteur et superproduction MARVEL. Une expérience singulière, mais largement ennuyeuse, qui laisse surtout le sentiment d’un immense potentiel mal exploité.