Des thématiques immenses, trop grandes pour un blockbuster

Qui est le film ?
Confier ce projet à Chloé Zhao, auréolée du succès critique de Nomadland, relevait autant du pari que du geste symbolique. Les Éternels raconte l’histoire d’êtres immortels envoyés sur Terre pour protéger l’humanité, traversant les siècles jusqu’au moment où leur mission et leur foi dans l’ordre cosmique perdent sens. Sur le papier, l’ambition est considérable. Il s’agit de déplacer le regard du super-héros vers le dieu, du spectaculaire vers le cosmique, de l’action vers la contemplation. Des thématiques immenses, trop grandes pour un blockbuster, et c’est précisément là que le film commence à se fissurer.

Par quels moyens ?
Le film est construit sur une contradiction que rien ne viendra résoudre. Marvel demande à Zhao de signer un film singulier, tout en l’inscrivant strictement dans une narration industrielle verrouillée. Qui plus est, Les Éternels ne sont ni ambigus ni contradictoires : ils sont fonctionnels. Là où le mythe est traditionnellement traversé par le désir, la jalousie, la faute, Les Éternels propose des figures lisses, moralement alignées. Les acteurs semblent prisonniers de rôles conçus comme des cases à remplir. Certains errent, d’autres surjouent, tous peinent à exister en dehors de leur fonction narrative. Le film hésite sans cesse entre archétypes mythologiques et psychologie contemporaine, sans jamais choisir. Résultat : des figures qui flottent, incapables de produire une véritable présence. Le film revendique une diversité inédite pour Marvel mais cette inclusivité reste strictement symbolique. Elles sont intégrées à une vision profondément normative de l’humanité, centrée sur la famille, la transmission, la stabilité. Même les éléments présentés comme progressistes sont ramenés à un modèle rassurant, presque publicitaire.

La narration éclatée sur plusieurs millénaires promettait une réflexion sur la durée et la mémoire. Mais ces allers-retours temporels fonctionnent comme de simples illustrations historiques. Le temps ne transforme pas les corps, n’altère pas les convictions, n’érode rien. Les personnages traversent les siècles comme des vitrines de musée. L’humanité que les Éternels doivent sauver n’existe jamais comme sujet politique. Elle est réduite à une suite d’images d’Épinal : villages pittoresques, foules anonymes, souffrances génériques. Les humains ne luttent pas, ne résistent pas, ne pensent pas. Ils sont protégés. Cette vision paternaliste empêche toute réflexion réelle sur ce que signifie “mériter d’être sauvé”. Le film préfère une humanité aimable à une humanité conflictuelle.

On reconnaît parfois la patte de Zhao dans certains plans larges, dans un rapport plus attentif aux paysages, aux silences. Mais ces moments sont aussitôt neutralisés par le découpage fonctionnel du blockbuster.

Quelle lecture en tirer ?
Les Éternels n’est pas un désastre absolu, mais un film profondément frustrant, précisément parce qu’il laisse entrevoir ce qu’il aurait pu être. Certaines scènes promettent une ampleur cosmique, une réflexion sur le divin et la responsabilité, avant de se replier sur des résolutions morales simplistes. Le film échoue moins par maladresse que par impossibilité structurelle. Chloé Zhao n’est pas ici une autrice libérée, mais une invitée surveillée.

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le 7 janv. 2026

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