Aux tristes sires qui nous rabâchent les oreilles sur le cinéma français subventionné pour nous parler des migrants : voyez et prescrivez Les Fantômes, premier long métrage de Jonathan Millet présenté en ouverture de la Semaine de la Critique au dernier festival de Cannes.
Etonnant de maitrise, le film suit donc le parcours d’un Syrien débarqué à Strasbourg en 2017.
Dès le départ, le récit établit un enjeu double et presque contradictoire ; l’intégration du jeune homme, qui découvre les aides à sa disposition et quelques perspectives pour une insertion professionnelle, semble annoncer un nouveau départ, d’emblée minée par un tableau étouffant d’un déplacement du conflit à l’étranger. C’est là la première réussite du cinéaste que de donner à voir un monde invisible : la communauté syrienne évolue dans un climat étouffant, les exilés ne sachant à qui se fier tant la surveillance des agents du pouvoir excède les frontières du pays. Hamid fait ainsi ses premiers dans un monde déjà totalement souillé par une exportation du conflit. Le rapport au passé traumatique – qui rappelle beaucoup la construction d’Incendies de Mouawad, adapté par Villeneuve – semble un voile poisseux dont personne ne peut se débarrasser, et que Millet a l’intelligence de dévoiler par fragments successifs (les confessions audio) ou symboliques (le jeu vidéo guerrier, insolite réunion des rescapés anonymes). Faire en outre de la bibliothèque un lieu central des enjeux, où l’on chuchote et l’on s’observe à travers les livres, alimente avec une grande intelligence cette paranoïa éclairée, où il s’agit de construire lentement un dévoilement de la vérité par une enquête minutieuse sur le passé et les indices cachés du présent.
Loin de la ligne claire d’un simple récit de vengeance, Les Fantômes abime son personnage dans un climat délétère, par un regard sans cesse passé au filtre des douleurs, du deuil et de l’enquête paranoïaque. La quête patine dans un hors-temps savamment construit, dans lequel Hamid se contente de voir un autre construire la vie qu’il ne parvient pas à initier : celui qu’il surveille s’intègre, étudie, fréquente une femme, autant de remparts crédibles à un passé monstrueux. Si la construction d’un troisième personnage incarnant le désir de s’abstraire de la justice relève d’un ressort un peu plus mécanique pour les rouages narratifs, l’évolution du récit reste fidèle à la finesse de son exposition. Les enjeux majeurs resteront clandestins, et le désir légitime du spectateur quant à une résolution plus éclatante éclaire tout le propos du film. Dans ce monde d’un espionnage presque modeste, mais d’autant plus efficace qu’il reste sous la surface, l’existence d’un monde souterrain excite autant la curiosité du spectateur occidental qu’il travaille son empathie pour les exilés échoués sur son territoire. Alors seulement, la rancœur pourra se muer en procédure, le masque de l’un tombera quand les larmes de l’autre pourront mouiller la terre d’une sépulture symbolique. La longue traque aura donné chair aux fantômes : ceux qui terrorisent et ceux qu’on peut pleurer.
(7.5/10)