Cesare Conversi préfigure le Lulù Massa de "La Classe ouvrière va au Paradis" que Petri tournera neuf ans après. Cesare et Lulù ont en effet beaucoup de points communs. Tous deux sont des travailleurs exemplaires qui ont voué toute leur vie au travail sans jamais en profiter. Et tous deux vont vivre un évènement brutal et traumatisant qui va bouleverser leurs convictions et les plonger dans une profonde crise existentielle. Pour Lulù, ouvrier zélé dans une usine, c'est un doigt qu'il se coupe avec sa machine. Pour Cesare, c'est la vue d'un homme mort d'une crise cardiaque dans un bus. Les deux personnages vont avoir une fin à peu près similaire - plus radicale pour Cesare.
Le cinéma de Petri n'est pas gai. Mais dès sa deuxième réalisation, c'est carrément noir. Pas une lueur d'espoir, pas une trace de légèreté - à part la scène très brève avec le gosse sur la plage - et encore moins d'optimisme. Pour Petri, si on n'appartient pas à la classe des nantis, on est voué à crever au travail. Et même si on arrive vivant à la retraite, on nous versera une pension ridicule. Cesare, 54 ans, travaille depuis 30 ans. Ce mort entrevu dans un bus, qui avait sensiblement son âge, lui fait prendre conscience qu'il n'a jamais pris le temps de vivre et que la mort peut le frapper à tout moment. Il pense pouvoir s'arrêter en vivant sur quelques économies. Il tente de rattraper ce qu'il a loupé : il découvre l'art contemporain en visitant un musée, il tente de renouer avec son amour de jeunesse (mariée), retourne dans le village de son enfance... Mais les déceptions s'accumulent et le bonheur qu'il imaginait n'est finalement pas au rendez-vous. Une fois les économies dilapidées, Cesare réalise que survivre va être difficile...
Entre la mineure qui refuse de travailler et se vend à un cinquantenaire, le mendiant/voleur qui préfère les chats à son prochain, le riche avocat qui prend sa commission sur une arnaque à l'assurance et le fils qui refuse de prendre son père chez lui, Petri fait un portrait très sombre de l'Italie. A l'image, on voit un pays crasseux (le bidonville aux prises avec des tiques, le parc rempli de déchets, les chiens errants, les prostituées sur les trottoirs) et violent (le coup de portière dans la voiture, la foule qui se précipite pour voir le mort, les chevaux qu'on emmène à l'abattoir, les arnaqueurs à l'assurance) très loin de l'Italie ensoleillée de carte postale.
La longue scène où Cesare se rend dans un hangar pour se faire casser un bras en vue de l'arnaque à l'assurance est particulièrement éprouvante, à la fois très violente et étirée jusqu'au malaise.
La réalisation de Petri est, comme toujours, très stylisée. C'est la première fois que je vois ce genre de cadrage : à plusieurs reprises, il cadre uniquement les visages des personnages dans la partie basse de l'image et le reste est occupé par l'arrière-plan. Il y a même un plan vers la fin où seule la moitié supérieure du visage de Salvo Randone est dans le cadre. C'est très perturbant, mais très efficace.
On devine très tôt comment cette histoire va finir, mais c'est le voyage intérieur de Cesare jusqu'à cette fin qui importe.
Je préfère "La Classe ouvrière va au Paradis", bien plus spectaculaire grâce au jeu survolté de Gian Maria Volonté, mais ça reste un film intéressant, même s'il est un peu languissant par moments. Et Salvo Randone est remarquable.