[Critique à lire après avoir vu le film]

Chez Fassbinder, tout est signifiant. Pourquoi ce plan fixe sur des chats pendant le générique ? Cherchons un peu. Le chat est un animal jouisseur, indépendant, possessif. Nulle sentimentalité comme on en trouve chez les chiens. Un animal peu attachant à mes yeux. Fascinant oui, mais qui ne suscite guère l'empathie.

C'est exactement ce que va nous proposer Fassbinder durant deux heures : un trio de femmes fascinantes mais peu attachantes. Une histoire banale : une femme dominatrice se retrouve à son tour dominée, victime d'un coup de foudre. Dans le bonus du DVD, on demande au réalisateur de confirmer la thèse que nombre de ses films semblent soutenir : "lorsqu'on aime, on est forcément le perdant ?". Fassbinder réfléchit et répond en substance : "oui... on perd toujours quand on aime plus que l'autre... à moins de tomber sur quelqu'un de noble... mais c'est très rare". Dans ce film-là, Gabi, la fille de Petra, avoue son aversion pour Karin car "elle est vulgaire".

Comme toujours avec Fassbinder, la narration est limpide. Son film, adaptation d'une de ses pièces de théâtre, se déroule en cinq actes.

Acte I : on plante le décor

On découvre d'abord Petra chez elle. La bonne (c'est le mot juste) lui ouvre les volets, éblouissant sa maîtresse au lit. "Un peu de douceur !" lance-t-elle à Marlene. Voilà qui va sonner ironiquement quand on constatera la dureté constante avec laquelle elle s'adresse à sa domestique. Les rapports avec Marlene sont de type sado-masochistes : Petra peut aussi bien l'humilier que lui confier les croquis de ses nouvelles collections ou danser un slow avec elle dans l'appartement (une danse qui sera reprise un peu plus tard, avec les seuls pieds, au ras du sol). Marlene est comme le chat dans l'escalier : elle est muette et jouit d'être dominée comme un félin aime les caresses. Lorsque Karin s'agacera de cette présence docile, Petra lui répondra "elle m'aime !". Oui, comme un petit animal de compagnie.

Un lent panoramique nous avait fait passer des félins à la reproduction géante d'une toile de Poussin sur le mur du fond : il s'agit de Midas devant Bacchus. Midas, l'ambitieux, sollicitant Bacchus, dieu de l'ivresse et de la jouissance. A leurs pieds, tout n'est que dépravation et désolation. Programmatique de ce qui guette Petra. Fassbinder dispose avec soin les corps dans l'espace : lorsque Marlene se déplace, le sexe masculin du dieu sur la fresque apparaît. Les hommes sont bien "en toile de fond" dans le film de Fassbinder : on n'en verra aucun mais leur présence va jouer un rôle essentiel dans ce qui va suivre.

Lorsque la cousine Sidonie débarque, Marlene semble sentir un danger : d'où ce long plan intrigant où elle tient le store alors que les deux femmes entament une conversation. Petra explique à sa cousine en quoi sa conception traditionnelle du couple est une ineptie : on se lasse vite des hommes, et tout ce qui vous avait attiré chez eux devient objet de répulsion (par exemple, leur odeur). Et puis pour rien au monde elle ne renoncerait à sa chère liberté. On la sent dominatrice, sûre d'elle-même, condescendante vis-à-vis de sa cousine. Elle se paie le luxe d'écrire à Mankiewicz soi-même qu'elle ne pourra participer à l'un de ses projets. Allusion à (All about) Eve probablement, puisque la belle Karin va se révéler une arriviste sans scrupule, comme dans le célèbre film du réalisateur américain.

Acte II : la rencontre amoureuse

Sidonie introduit Karin chez Petra : c'était ça le danger flairé par Marlene peut-être. Toute la beauté de Karin tient dans ses cheveux. Les cheveux, ce que Petra ne cessera de changer : brune dans les deux premiers actes, rousse dans l'acte III, blonde dans l'acte IV, châtain (sa couleur naturelle) dans le très court acte V. Sans cesse Petra cherche à séduire, d'où les tenues extravagantes, à la limite du kitsch, qu'elle arbore, alors que Karin est beaucoup plus négligée. Dans une longue scène sur le lit, Petra semble tourner autour de sa proie, qui ne va pas tarder à consentir. Pendant leurs échanges, on entend le bruit mécanique de la machine à écrire sur laquelle Marlene travaille, présence latente, insidieuse.

Acte III : plus dure sera la chute

Karin s'est installée chez Petra. Comme souvent, Fassbinder va droit au but : il ne montre pas une relation qui se dégrade avec le temps mais nous transporte directement un certain temps plus tard. Karin a pris le pouvoir : elle traite Petra comme Petra traite Marlen. Elle s'étale langoureusement sur le lit, feuilletant un magazine, faisant peu de cas des déclarations d'amour de Petra. Elle joue même avec son hôte, comme le chat avec la souris avant de la dévorer : elle lui laisse entendre qu'elle a passé la nuit avec un grand Noir, doté d'un sexe à l'avenant. Le cliché absolu de la performance sexuelle, qu'on retrouvera dans Tous les autres s'appellent Ali (ah ! les titres à rallonge de Fassbinder !). Avant de lui avouer le mensonge (sourire soulagé de Petra)... puis d'ajouter qu'elle a quand même couché avec un homme. Où est le problème ? N'est-ce pas Petra elle-même qui plaidait pour une forme d'amour libre ?

Mais entre temps Petra est tombée amoureuse : d'où LA larme qui coule sur sa joue. Une larme longue et épaisse, nullement réaliste, plutôt expressionniste. C'est la seule qu'on verra, et si elle est marquante c'est précisément en raison de son artificialité : montrer le faux pour dire le vrai, la grande leçon de Kiarostami... La douleur de Petra va s'exprimer autrement que par les larmes, dans l'alcool (Bacchus encore), dès le matin. Vous reprendrez bien un gin ? Juste une larme…Quelques rires autour de cette question viennent alléger un peu l'ambiance mais celle-ci reste tendue. Petra, dominée, tente bien malgré tout d'utiliser ses armes pour reprendre l'ascendant : son niveau intellectuel. Ainsi du "si j'aurais su..." lâché par Karin, qui maîtrise imparfaitement l'allemand. Petra lui répond "si j'aurais su, j'aurais pas venu". Clin d'oeil au film d'Yves Robert ?

Karin découvre sa photo dans le journal, la jeune arriviste triomphe. Et puis il y a le coup de fil fatal : le mari de Karin, qui revient. C'est bien la conception traditionnelle du couple, celle de Sidonie, qui va prévaloir. Car Karin aime son mari, court donc le rejoindre, non sans exiger que sa bienfaitrice paie le billet d'avion et lui donne en sus de l'argent.

Souvent, les personnages de Fassbinder sont poussés à l'excès : les vilains sont vraiment vilains. C'était le cas dans Le droit du plus fort avec le personnage d'Eugen, c'est ici Karin qui est purement vénale et insensible. Ce qui me gêne généralement ailleurs, le manichéisme, fonctionne superbement dans le cinéma très tranché de Fassbinder, où les personnages sont des archétypes. Petra a eu le tort de tomber amoureuse d'une manipulatrice, elle va en payer le prix fort, sous le regard impassible du factotum Marlene.

Le ton se durcit. Fassbinder exprime le rapport de force par la composition de son plan : Petra allongée sous un linteau de bois, Karin qui se dresse au fond, s'inscrivant dans la fresque au mur. Superbe. Petra blessée lance des noms d'oiseaux à la tête de sa bien-aimée que tout cela laisse de marbre. Avant de se jeter à ses pieds, comme la femme dans la toile de Poussin.

Acte IV : la douleur

A terre. C'est ainsi que nous retrouvons Petra. Plan au ras de la moquette blanche, tous les meubles évacués. Subsistent les deux objets indispensables : la bouteille de gin et le téléphone. Petra se jette dessus dès qu'il sonne mais bien sûr ce n'est jamais Karin. La voilà blonde, comme celle dont elle espère le retour. Obsédée par l'absence de Karin, Petra va être confrontée à sa famille.

Sa fille Gabi d'abord, qui lui révèle qu'elle vient de tomber amoureuse. Sa cousine qui revient avec sa mère ensuite. Petra est aveuglée par la douleur : elle couvre d'insultes sa mère comme sa fille, qui toutes deux cherchent à lui ouvrir les yeux. Tout lien sentimental est évacué : seul compte le désir du corps de Karin, comme le montrent les mannequins sur le côté en position de coït. Gabi est en jaune, Sidonie en bleu, Petra en vert, de la mère on ne voit que le bout du pied au premier plan, tout cela sur fond de fresque rouge/orange/rose. On sait le goût de Fassbinder pour les couleurs tranchées, inspiré en cela par Douglas Sirk. Ici, les couleurs expriment bien l'abîme qui sépare les personnages.

Acte V : la rédemption

On dit souvent que pour remonter il faut avoir touché le fond. C'est ce qu'a fait Petra. On la retrouve allongée dans son lit, apaisée, sa mère à son chevet. Sa chevelure, enfin non teintée, montre qu'elle a trouvé une forme de simplicité et d'authenticité. Elle réalise qu'elle a surtout voulu posséder Karin, ce qui n'est pas de l'amour. Et en effet, jamais je n'ai ressenti véritablement d'amour entre les deux femmes. Des chats, pas des chiens quoi ! Ainsi s'achève le parcours de cette femme intransigeante, méprisante, qui a appris de cette expérience douloureuse. Et s'est enfin humanisée.

Tout cela sonnerait un peu gnangnan sans la toute dernière scène, magistrale : après que Petra s'est excusée auprès de Marlene pour la façon dont elle l'a traitée et annoncé son intention de changer, on voit, dans un dernier plan fixe magnifique, Marlene faire tranquillement sa valise ! Le rapport plus égalitaire que lui propose Petra ne lui convient pas... Voilà qui pimente sacrément la réflexion sur les liens amoureux que vient de nous proposer Fassbinder. Dejà, dans Le droit du plus fort, Fassbinder avait réussi une scène finale d’une grande force : le héros, gisant à terre, se faisant dépouiller par des enfants.

* * *

Bien sûr, c'est parfois un peu bavard, et on se rapproche avec ce huis clos du théâtre filmé. Malgré tout, nous avons tenté de montrer dans cette analyse que l'art cinématographique est bien là, par le choix des cadrages notamment, méticuleusement pensés. Pari tenu, donc. Une fois de plus : étonnant réalisateur qui parvint à allier quantité (il aura réalisé énormément de films au long de sa courte vie) et qualité constante. Très rare.

7,5

Jduvi
8
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le 4 août 2022

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Jduvi

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